À Shanghai aussi il y a du nouveau
Voyage parmi les chrétiens de la ville symbole de la nouvelle Chine, entre le souvenir de ceux qui ont témoigné leur foi dans la persécution et le nouveau début sans défense de ceux qui deviennent chrétiens aujourd’hui. Pendant ce temps, le nouvel évêque auxiliaire nommé par le Pape est ordonné avec l’approbation du gouvernement...
par Gianni Valente. Photographies de Massimo Quattrucci

La cathédrale Saint-Ignace à Zikawei telle qu’elle est aujourd’hui
Le matin du 28 juin, dans cette même cathédrale – et ce jour-là il faisait encore plus chaud, si chaud que pour rafraîchir les trois mille personnes accourues pour la cérémonie, on avait disposé le long des nefs d’énormes blocs de glace artificielle – Joseph Xing Wenzhi est devenu évêque, le premier évêque chinois à être ordonné sous le pontificat de Benoît XVI. Jean Paul II l’avait nommé avant de mourir. Puis il a été élu par la majorité des représentants diocésains – prêtres, sœurs, laïcs du diocèse de Shanghai. Après quoi il a été «approuvé» par le gouvernement de Pékin. Enfin, son évêque Aloysius Jin Luxian, quatre-vingt-dix ans, à la tête du diocèse de Shanghai depuis 1988, reconnu par le gouvernement mais n’ayant pas reçu – jusqu’à présent – l’approbation du Saint-Siège, a fait de lui un successeur des Apôtres en lui imposant les mains dans la liturgie de l’ordination épiscopale. C’est lui le grand “metteur en scène” de cette succession compliquée. Une succession qui redonne vie à toutes les controverses, les situations et événements anomaux vécus par l’Église de Chine depuis cinquante-cinq ans et les fait entrer dans une phase radicalement nouvelle. Car, pour y exercer la fonction d’évêque, Shanghai n’est certainement pas un lieu comme les autres.
ZIKAWEI, 8 SEPTEMBRE 1955
Les terrains entourant la cathédrale, où poussent aujourd’hui des gratte-ciel et des mégastores électroniques, avaient été donnés à l’Église, dès le début du XVIIe siècle par le mandarin Xu Guangqi, un ami puissant du jésuite Matteo Ricci, après son baptême. Aujourd’hui encore, le nom du quartier Xujiahui – Zikawei en dialecte de Shanghai – a pour origine celui de la famille de Xu. C’est là que les Jésuites avaient élevé au milieu du XIXe siècle leur citadelle chrétienne dans les faubourgs de ce qui était déjà alors une grande métropole cosmopolite. Et, en même temps que la cathédrale, ils avaient construit les séminaires et l’observatoire d’astronomie. La résidence des pères est devenue aujourd’hui la bibliothèque Zikawei et l’ancien réfectoire sert de salle de lecture. Ce qui était alors la maison des sœurs abrite aujourd’hui un restaurant pour gens fortunés, de l’autre côté de la Puxi Road. C’est ici, à Zikawei, que travaillait comme recteur du Collège Saint-Ignace, le père Zhang Boda, le premier martyr jésuite tué, en novembre 1951 déjà, en tant que contre-révolutionnaire, dans les prisons de Mao. C’est ici, à Zikawei, que la stratégie maoïste a réussi l’un de ses plus fameux coups contre l’Église chinoise en séparant celle-ci de la communion visible avec le successeur de Pierre. C’est que le diocèse de Shanghai et son évêque Ignace Gong Pinmei étaient un symbole pour tout cet immense pays, la forteresse de la résistance catholique au projet du Parti communiste de créer une Église nationale liée au régime qui renierait tout lien avec le Siège apostolique, lequel était considéré comme «la centrale impérialiste» vaticane. Le laïque Simon He, qui a aujourd’hui soixante et onze ans et qui venait à peine alors de terminer ses années de collège, n’a jamais pu oublier cette nuit du 8 septembre 1955: «La police a entouré tous les édifices religieux. La rafle a duré toute la nuit et tout le jour suivant. Sous le prétexte qu’elles constituaient un groupe paramilitaire à la solde des puissances capitalistes, ils ont arrêté plus de quatre cents personnes, toutes celles qui étaient le plus en vue dans le diocèse: l’évêque Gong, tous les prêtres qui collaboraient étroitement avec lui et presque tous les laïcs inscrits à la Légion de Marie. Ils ont regroupé plus de mille autres personnes dans le petit séminaire et les ont fait travailler là pendant trois ans, les soumettant à des lavages de cerveau en faveur du socialisme et contre le Vatican impérialiste». Décapitée, privée de sa direction et d’un bonne partie de ses pasteurs, l’Église de Shanghai a survécu tant bien que mal pendant des années. Jusqu’au moment où, au milieu des années Soixante, s’est abattue sur la Chine la Révolution culturelle, l’une des périodes les plus sombres de son histoire. «Le séminaire», se rappelle Simon, «a été transformé en hôpital. Les sœurs sont devenues ouvrières dans leur maison reconvertie en fabrique de parapluies. Les Gardes rouges ont réquisitionné ou fermé toutes les églises. Nous, nous avons continué à prier en secret chez nous. La cathédrale de Zikawei a été elle aussi mise à mal. Les Gardes rouges ont brisé les vitres, endommagé le toit et les flèches. Mais le reste est resté debout».

L’évêque Aloysius Jin Luxian impose l’Évangile sur la tête de Joseph Xing Wenzhi durant son ordination épiscopale, qui s’est déroulée le 28 juin dernier
«IL N’Y A PLUS BESOIN DE FAIRE LES HÉROS»
Depuis lors, tout semble changé. Si l’on va aujourd’hui à Zikawei, on y trouve une église comme partout ailleurs, fréquentée en toute liberté par des chrétiens qui n’ont plus besoin de se cacher pour réciter leurs prières et pour communier. Le nouvel évêché a été inauguré depuis peu, à côté de la cathédrale, de même que la résidence des prêtres, un édifice de dix mètres de haut, sur lequel se dressent les statues de marbre des quatre évangélistes. Mais sous les apparences d’une vie ecclésiale ordinaire saignent encore les blessures laissées au cœur de l’Église de Shanghai par ses années de persécution.
Il y a cinquante ans, le jeune jésuite Aloysius Jin et son confrère Joseph Fan Zhongliang étaient parmi les collaborateurs les plus étroits de l’évêque Gong Pinmei. Ils ont été arrêtés eux aussi la nuit du grand coup de filet. Leur évêque avait confiance en eux: il avait choisi le premier pour être recteur du grand séminaire et le second pour diriger le petit séminaire. En 1954, sentant la tempête arriver, ils étaient montés avec les autres prêtres et leur évêque au sanctuaire de la Vierge de Sheshan pour jurer qu’ils ne trahiraient pas la foi, avec l’aide de la Vierge. Une fois passées les années terribles de la Révolution culturelle, après presque vingt-cinq ans de prison et d’assignation à résidence, Jin et Fan ont eux aussi été libérés, comme l’ont été à la même époque, dans les premières années Quatre-Vingt, des milliers de prêtres, de religieux et de fidèles. La Chine de Deng Xiaoping rouvrait les églises, invitait les prêtres, les sœurs et les évêques à reprendre leur travail, tout en les soumettant, il est vrai, à une stricte surveillance politique. C’est alors que les routes des deux jésuites ont bifurqué.
Jin a accepté de devenir recteur d’un séminaire et a été ordonné en 1985 évêque auxilaire de Shanghai avec l’autorisation du gouvernement de Pékin mais sans celle du Pape de Rome. En 1988, il a assumé la direction du diocèse alors que le vieux Gong Pinmei, titulaire légitime du siège épiscopal, restait en régime de liberté surveillée (il allait être exilé en mai de cette même année au Connecticut). Fan, a, quant à lui, refusé toute coopération avec les associations “patriotiques” que le gouvernement imposait pour contrôler la vie de l’Église. Il a été lui aussi ordonné clandestinement évêque en 1985 et le Vatican l’a reconnu comme le seul successeur légitime de Gong Pinmei, décédé en 2000. Les communautés des fidèles “souterrains” qui continuaient à réciter le rosaire et à célébrer la messe en secret dans des maisons privées, à l’écart des églises qui rouvraient l’une après l’autre sous le contrôle du gouvernement, ont serré les rangs autour de Fan, se sentant soutenus par Rome dans leur résistance inflexible. C’étaient eux l’“Église fidèle”, eux qui, dans la pleine fidélité au successeur de Pierre avaient repoussé tout compromis avec la ligne séparatiste que le régime voulait imposer aux catholiques chinois. Jin, sa curie et ses prêtres étaient à leurs yeux des traîtres, des usurpateurs, des marionnettes dans les mains du gouvernement. C’étaient eux la zizanie dans le champ du Seigneur.
L’évêque Fan a aujourd’hui la maladie d’Alzheimer, il passe ses jours sans mémoire dans l’appartement où, pendant vingt ans, le pouvoir a toléré ses activités “illégales”, le contrôlant et limitant sa liberté de mouvement. La communauté underground a reçu ce message: le Saint-Siège ne reconnaîtra aucun évêque clandestin pour l’Église de Shanghai. Lorsque Jin Luxian partira en retraite, le seul pasteur légitime que tous les catholiques, et donc aussi ceux de Shanghai, devront suivre sera son successeur Joseph Xing, reconnu par le gouvernement de Pékin.
Cela semble un paradoxe, une ingratitude de l’Église. La Curie romaine qui tourne le dos à ceux qui ont payé le plus cher pour rester fidèles au Pape, qui signe des accords avec ceux qui ont choisi la voie du compromis avec les persécuteurs. En fait, c’est l’ordination épiscopale de Shanghai qui permet de comprendre les événements complexes de l’histoire de la chrétienté chinoise dans les cinquante dernières années et qui élimine définitivement l’idée erronée qu’il y aurait en Chine deux Églises, l’une fidèle au Pape et l’autre au Parti.
On a compris à Rome aussi, ces dernières années, que Jin n’avait pas lui non plus trahi le serment qu’il avait fait en 1954 devant Notre Dame de Sheshan. Le risque canonique qu’il a fait en acceptant de devenir évêque sans l’autorisation du Pape l’a exposé, des années durant, à l’accusation d’avoir fomenté un schisme. Mais le temps a révélé que lui aussi, comme la majeure partie des évêques ordonnés de façon illicite pendant ces années en Chine, n’avait absolument pas en vue l’Église nationale “autarcique” dont la propagande du pouvoir rêvait. À l’ombre de ces slogans, il s’agissait de profiter des rares ouvertures accordées par le régime pour permettre la reprise au grand soleil de la vie ecclésiale et favoriser la continuité des institutions ecclésiales et de l’administration des sacrements nécessaires à la vie des fidèles. C’est pourquoi, dès le début des années Quatre-vingt, une grande partie de ces évêques envoyaient au Siège apostolique, par des voies discrètes, la demande d’être reconnus comme évêques légitimes pour régulariser leur situation du point de vue canonique.
À Shanghai, les fruits récoltés durant ces années de vie “normale” du diocèse – nouvelles églises construites dans toute la ville, séminaire à l’avant-garde, typographie qui imprime les Évangiles pour toute la Chine, écoles professionnelles, redémarrage de l’association des intellectuels catholiques, liens avec des universités et des institutions catholiques du monde entier – parlent d’eux-mêmes. «Ecclesia catholica una est en Chine aussi», dit en souriant le père Joseph Lu qui a fait ses études aux États-Unis, est à la tête de deux paroisses dans le centre ville et a demandé un visa pour venir en Europe et éventuellement faire un saut à Cologne vers le 20 août, justement, par hasard, au moment où le Pape sera dans cette ville. «Les clandestins et nous, nous sommes les deux faces de la même médaille. Avant, certains frères des communautés souterraines disaient de nous qui sommes de l’église “ouverte”, que nous irions en enfer. Mais cela fait longtemps que je n’ai plus entendu de choses de ce genre. Il faudra du temps mais, comme l’on suit le même pasteur, on arrivera tôt ou tard à la réconciliation. Et ce seront eux qui sortiront à découvert et qui fréquenteront les églises ouvertes. On ne peut tout de même pas devenir nous des clandestins! Ne serait-ce que parce que ce n’est plus nécessaire. Si les églises sont ouvertes pourquoi se cacher dans les maisons pour dire la messe? Au moins à Shanghai, le temps de faire les héros est passé».

Une station du Chemin de Croix récitée par les fidèles avant la messe dominicale
LE CŒUR OUBLIE
La Shanghai désormais sans héros, c’est la ville décadente et liberty qui fait encore belle figure au Bund, le long de la rive gauche du Huangpu, où les immeubles de pierre en style européen abritent aujourd’hui des restaurants chics et des sièges de colosses financiers chinois. C’est la Shanghai intellectuelle et jouisseuse qui se donne rendez-vous le soir au New Heaven and Earth, sorte de quartier postiche dont les maisons ont été reconstruites sur le modèle de celles des premières années du XXe siècle, au milieu des restaurants italiens, des streap-tease français, de la musique latino-américaine, de la bière allemande et des ateliers design du nouvel art de Shanghai. Mais c’est surtout le cœur financier de la mégapole qui bat à toute force à Pudong, au-delà du fleuve. Une zone immense où le capitalisme extrême qui agite convulsivement la Chine post-communiste, s’est incarné dans un projet urbanistique gigantesque. Là, à la périphérie du cœur financier de toute l’Asie, la pauvre Église de Jésus-Christ est constituée du père Jean Gong et de ses mille paroissiens de l’Immaculée, la nouvelle église inaugurée en mai. Une faible semence, perdue entre les gratte-ciel de verre et de ciment et les ensembles résidentiels super-protégés réservés aux riches. Et l’on sent parfois affleurer chez ces chrétiens, devant les temps nouveaux, une légère nostalgie de l’époque désormais révolue où le témoignage chrétien était quelque chose d’héroïque.
Le père Jean, qui lit ici son bréviaire tous les matins et célèbre l’eucharistie pour les cinquante fidèles qui assistent tous les jours à la messe, était lui aussi parmi les jeunes séminaristes qui, après le coup de filet de 1955, ont dû ingurgiter pendant trois ans les cours de “rééducation” que donnaient les maoïstes, au séminaire de Zikawei, sur le socialisme et sur les conjurations vaticanes. Puis il a attendu trente ans durant que la tempête passe, restant fidèle à la promesse de sa jeunesse. Il ne s’est pas marié et, en 1987, il est revenu au séminaire de Sheshan, le premier à rouvrir dans les années de l’ouverture de Deng. Il n’est devenu prêtre qu’en 1990, à cinquante-deux ans! Mais maintenant que de son observatoire privilégié de Pudong il voit la Chine de demain, il se rend compte que la situation est plutôt noire. «Quand la persécution allait s’abattre sur nous», raconte-t-il, «l’évêque Gong Pinmei nous a avertis de nous tenir prêts. Priez le Seigneur, nous a-t-il dit, pour qu’il vous aide à garder la foi, qui est l’unique trésor. Il me semble qu’aujourd’hui personne n’a plus conscience de ce trésor. Les gens ne pensent plus qu’à faire de l’argent, quitte à travailler douze heures par jour. Pour les jeunes, même ceux qui appartiennent à des familles chrétiennes, l’histoire de ceux qui ont gardé la foi dans ces années difficiles est désormais du passé. Le cœur des hommes peut aussi oublier le passé le plus grand».
UN À UN
En Occident, des journalistes doués d’une grande imagination prévoient, comme corollaire de la diffusion galopante de la société de consommation en Chine, une explosion imminente de spiritualité chrétienne. Leur prévision est peut-être juste, mais rien ne le laisse deviner sur les visages satisfaits et curieux des foules qui, à Shanghai, déambulent sans trêve devant les vitrines, entraînées dans l’épuisante liturgie de la nouvelle société de consommation au sein de la mégapole qui ne connaît pas de repos. Ces gens peuvent à l’occasion porter une croix au cou par imitation de quelque rapper local, mais ils ne savent assurément rien des prières en latin chantées dans les camps, de l’Association patriotique, de l’espionnage du gouvernement et encore moins des vingt ans de rancœurs fraternelles entre les chrétiens “clandestins” et ceux des églises “ouvertes”.
Thérèse non plus ne savait rien. Quand elle était petite, à Pékin, ses parents, des fonctionnaires communistes, ne lui avaient naturellement pas parlé de cela. D’ailleurs ils n’étaient jamais là, pris comme ils l’étaient par leur carrière politique en Mongolie. À un certain moment, Thérèse a rencontré une jeune fille chrétienne qui est devenue son amie. Elle a alors commencé à fréquenter les églises et s’est fait baptiser à vingt-cinq ans. Elle raconte que, quand on lui a demandé de choisir un nom chrétien, elle a répondu qu’elle souhait prendre celui de la plus mignonne des saintes. «Ma marraine m’a regardé de travers, mais ensuite elle m’a offert un livre sur la vie de sainte Thérèse de Lisieux. Quand je suis allée à l’étranger, un prêtre m’a demandé si je faisais partie de l’Église “souterraine”. Je ne comprenais pas de quoi il parlait. J’ai répondu que je ne connaissais pas en Chine d’églises construites sous terre, que je n’en avais jamais vu dans les stations de métro…». Elle vit maintenant avec légèreté, aux rythmes néo-hédonistes de Shanghai. Elle aime flâner tard le soir dans les ateliers des artistes ou découvrir de nouveaux restaurants pour y emmener ensuite ses amis. Mais c’est elle qui dessine les scènes des Évangiles et les symboles chinois sur les vitraux de la cathédrale de Zikawei. Ceux-là mêmes qu’en leur temps les Gardes rouges ont brisé à coups de pierre.

Moments de la messe dominicale célébrée par Mgr Joseph Xing dans la cathédrale de Zikawei, le 10 juillet dernier
C’est peut-être cela aussi qui console le nouvel évêque Joseph Xing lorsqu’il imagine les années aventureuses qui l’attendent: ce ne sont pas sa bravoure ni son habilité mais pas non plus ses erreurs ni ses limites qui décideront si et comment la semence de joie chrétienne déposée dans la terre chinoise, laquelle a donné des fruits jusque dans la tempête de la persécution, sèchera ou pourra miraculeusement se développer, graine après graine, dans les cœurs affairés des hommes et des femmes de Shanghai, sa ville immense et scintillante de lumières.