Le premier Chemin de Croix du XXIe siècle
Le conflit irakien n’a pas été seulement pour le Saint-Père “une guerre” regrettable. Il a été dès le premier instant interprété comme un “signe des temps”, comme le signal inquiétant d’une rupture des règles qui avaient garanti pendant un demi-siècle la vie de la communauté internationale, et la première manifestation d’une volonté de puissance aux conséquences imprévisibles
par Marco Politi
La guerre irakienne, pour Jean Paul II, est le premier Chemin de Croix du XXIe siècle. Un chemin de douleur qui a meurtri des populations innocentes, le choix d’une violence qui apporte la mort à tant de gens qui, des deux côtés de l’Atlantique, avaient le droit de continuer à vivre, la tentation diabolique de faire usage de sa puissance, une manifestation d’égoïsme de la part d’un tyran, une violence faite aux lois internationales, une atteinte à la coexistence entre les populations, les cultures, les religions.
Voilà la raison pour laquelle, pour son Chemin de Croix au Colisée, Jean Paul II a choisi cette année des mots qui évoquent la mort. «La terre est devenue un cimetière. Tous ces hommes, tous ces sépulcres, une terre couverte de tombes…». Un texte de lui, écrit en 1976 pour Paul VI et donc prononcé avec une intensité encore plus grande. Enrichi de l’image de Marie, penchée sur l’humanité de manière à mieux écouter et à réconforter «les plaintes de ses enfants».
Il est bien vrai que pour le croyant le tombeau du Ressuscité est la garantie du salut, mais la joie de Pâques ne peut et ne doit pas faire oublier les bombes disséminées par la violence d’une guerre que l’on pouvait éviter et dont aucun succès sur le champ de bataille ne pourra jamais faire oublier l’immoralité.
Karol Wojtyla a vécu ces derniers mois – de la menace grandissante des préparatifs militaires américains jusqu’au sabotage du travail des inspecteurs de l’ONU, depuis l’ultimatum lancé par Bush insouciant de la légalité de l’ONU jusqu’au déchaînement des armes – en homme parfaitement conscient de l’importance historique de l’événement.
Le conflit irakien n’a pas été seulement pour le Saint-Père une “guerre” regrettable. Il a été dès le premier instant interprété comme un “signe des temps”, comme le signal inquiétant d’une rupture des règles qui avaient garanti pendant un demi-siècle la vie de la communauté internationale, et la première manifestation d’une volonté de puissance aux conséquences imprévisibles.
Il y a deux moments dans l’histoire contemporaine au cours desquels Jean Paul II a parfaitement saisi l’annonce d’un changement radical et compris que l’ange, ou l’esprit, de l’histoire s’apprêtait à tourner une page, deux moments au cours desquels il s’est lancé avec la même lucidité dans une bataille géopolitique.
La première fois s’est produite au cours des années 1980, quand avant tous les autres leaders occidentaux, il a compris que la naissance de Solidarnosc en Pologne, loin d’être une simple forme de rébellion ou une tentative de réforme susceptible d’être digérée par le système communiste, était le signe d’une perte de popularité radicale de la part du modèle soviétique. C’est ainsi que s’explique l’insistance têtue avec laquelle le Pape a défendu le retour sur la scène politique de Lech Walesa et son refus d’accepter tout compromis, fût-il assorti de privilèges pour l’Église. Parce que Walesa et son syndicat «et personne d’autre» représentaient la seule voie à suivre si l’on voulait rompre avec le système du parti unique. Toutes ces années ont été marquées par une activité diplomatique du Saint-Siège de très grande envergure, faite de prudence et de ténacité, qui se joignit à celle de l’Amérique de Ronald Reagan pour affronter, dans une stratégie commune, l’“empire du mal”. «Honte de notre temps», comme le qualifia le cardinal Joseph Ratzinger dans un célèbre document.
Karol Wojtyla a fait preuve de la même perspicacité lorsqu’il a compris que l’histoire de l’humanité était sur le seuil d’une ère nouvelle (et dangereuse) au moment où, à partir de l’automne 2002, les idéologues américains de la “puissance sans retenue” ont convaincu George W. Bush de la nécessité d’envahir et d’occuper l’Irak. Et une nouvelle fois, avec la même énergie que par le passé et malgré son âge, le Saint-Père s’est lancé dans une action politique de dimension planétaire pour faire en sorte qu’il devienne évident aux yeux de tous les peuples qu’il existait et «qu’il existe aujourd’hui encore» un autre moyen de régler les crises du monde.
Qu’on se souvienne du climat qui régnait durant l’automne dernier. Le “non” de l’Allemagne, disait-on, n’était qu’un feu de paille électoral. La France protesterait mais se garderait bien d’user de son veto au Conseil de sécurité. On pouvait compter sur l’habileté de la Russie pour trouver un accord avec les États-Unis. Et tout le monde, de bon ou de mauvais gré, allait finir par rentrer dans le rang ou par faire contre mauvaise fortune bon cœur en se résignant à ce que l’ONU donne le feu vert à l’attaque contre l’Irak.
C’est tout le contraire qui s’est produit et il n’est pas difficile de montrer comment l’action de Jean Paul II a puissamment contribué à renforcer ce vaste front qui a privé de toute légitimité la guerre de Bush, en empêchant la superpuissance américaine d’obtenir à l’ONU – en dépit des pressions, des menaces et des chantages économiques – la majorité qui lui aurait permis de donner une apparence de légalité à son entreprise. Si le Chili et le Mexique, qui ont pourtant tout intérêt à avoir de bons rapports avec les États-Unis, ont refusé de donner leur accord; si l’Allemagne est restée fidèle à la ligne du refus, malgré les critiques de l’opposition démocrate-chrétienne au chancelier Schroeder; si le Canada, que l’énorme volume de ses échanges commerciaux lie à double fil aux États-Unis, a défendu jusqu’au bout la recherche de solutions donnant plus de temps aux inspecteurs de l’ONU; si en Italie et en Espagne – dont les gouvernements se sont pourtant alignés sur Bush – la plus grande partie de la population a pris position contre la guerre, il est sûr que tout cela est en partie le résultat d’une mobilisation en faveur de la paix de la hiérarchie catholique inédite par son ampleur et dont Jean Paul II avait été le premier à donner l’exemple.
Le Pape a mis en œuvre sa politique d’une manière graduelle et en évitant les coups d’éclat. En octobre il a envoyé une lettre confidentielle au président Bush où il l’exhortait à agir dans le cadre des Nations Unies, puis à partir de décembre il a commencé à envoyer des messages très précis par l’intermédiaire de ses plus proches collaborateurs. Son ministre des Affaires étrangères, monseigneur Jean-Louis Tauran, a dénoncé le manque de fondement juridique de la “guerre préventive” et précisé que «l’on s’exposait à la loi de la jungle» si on laissait à chaque État la liberté de “mettre de l’ordre” dans telle ou telle région du monde. Le cardinal secrétaire d’État Angelo Sodano a dit et redit que la guerre préventive ne faisait pas partie du vocabulaire de l’ONU et il a mis les États-Unis en garde contre le danger de creuser un fossé de longue durée entre l’Occident et le monde islamique. Monseigneur Renato Martino, président du Conseil pontifical Justice et Paix, a expliqué qu’il était inconcevable qu’il puisse y avoir «un policier universel chargé de punir ceux qui se comportent mal».
Parallèlement – et en choisissant à chaque fois le moment le plus opportun –, le souverain Pontife a envoyé comme représentants personnels à Bagdad et à Washington les cardinaux Roger Etchegaray et Pio Laghi pour inviter les leaders irakiens et américains à faire preuve de responsabilité: Saddam Hussein en répondant sans aucune réserve aux demandes de l’ONU; George W. Bush en respectant la voie du multilatéralisme et du pacte de coexistence international inclus dans la Charte de l’ONU. La leçon de Wojtyla était simultanément reprise et diffusée par un vaste mouvement de paroisses, d’associations, d’évêques, de cardinaux, qui a permis à la mobilisation d’atteindre une ampleur et une intensité sans précédent.
Et cependant on ne comprendrait rien à la personnalité de Karol Wojtyla si l’on ne tenait pas compte du fait que chaque moment de son action publique laisse aussi transparaître sa stature de mystique et de prédicateur de l’Évangile. Ses puissants rappels des lamentations de Jérémie («Si je sors dans la campagne, voici des victimes de l’épée; si je rentre dans la ville, voici des torturés par la faim»), ses appels à la prière, ses avertissements sur le «silence de Dieu», son exhortation à jeûner pour la paix qui a rencontré tant d’échos y compris parmi la multitude des non-croyants, tout cela donne la preuve – je dirais presque physiquement – que la foi vécue, loin d’être creuse consolation ou spiritualisme désincarné, est un formidable moyen pour promouvoir le bien commun. Fides et Ratio, les deux phares de l’une de ses encycliques les plus récentes, peuvent à bon endroit être considérées comme les piliers de l’engagement géopolitique du souverain Pontife au cours de cette période. Parce que c’est au nom de la foi et de la raison que Jean Paul II a œuvré pour la coexistence et le développement harmonieux de l’humanité au-delà des toute différence de race, de religion, de culture ou de système économique.
Pour aujourd’hui
et pour demain
Maintenant que la guerre a éclaté, et comme son issue ne fait guère de doute, on s’est demandé ce que pouvait être la signification de la longue bataille menée par Wojtyla. La conclusion que l’on tire, et qui est souvent sous-jacente à la question elle-même, est qu’il vaut mieux se résigner à la Realpolitik et remiser les appels de Jean Paul II dans la panoplie des bonnes intentions morales, pour ne pas dire moralisantes.
Mais il n’en va pas ainsi. Karol Wojtyla, et avec lui le camp de la France, de la Russie et de l’Allemagne, le mouvement des pays non alignés, les pays arabes, de très nombreux pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, a empêché que les Nations Unies perdent à l’avenir toute légitimité morale en donnant leur accord à l’invasion puis à l’occupation de l’Irak. Pour qui refuse l’instauration de la loi du plus fort, l’ONU reste aujourd’hui encore le seul garant de la légalité internationale comme l’ont systématiquement rappelé les communiqués du Saint-Siège publiés après les multiples entretiens du Pape avec Joschka Fischer, Kofi Annan, Tony Blair, Tarek Aziz, Silvio Berlusconi. L’enseignement du Pape a fait comprendre au monde entier – spécialement au Moyen-Orient – que la guerre de Bush n’est pas un conflit entre le christianisme occidental et l’Islam. Enfin Jean Paul II a réussi à réaffirmer que les religions, contrairement à la manière dont les fondamentalistes voient les choses, ne doivent pas être une occasion de conflit mais qu’elles peuvent être – et qu’elles sont – des instruments de fraternité et de coexistence. Les communiqués conjoints des anglicans et des catholiques en Angleterre, les documents portant la signature de juifs, de chrétiens et de musulmans en France, l’appel des protestants et des orthodoxes du Conseil national des Églises américaines au souverain Pontife pour qu’il vienne s’exprimer au siège de l’ONU, les marques de gratitude provenant de personnalités musulmanes du Proche-Orient, ce sont là autant de germes prometteurs d’une nouvelle géopolitique, caractérisée par le dialogue et la discussion (voire même par le conflit d’intérêts, du moment qu’il se déroule dans le cadre de règles internationales acceptées par tous).
Maintenant que l’Irak semble avoir été conquis, il est facile de voir combien étaient fondés tous les motifs d’inquiétude que l’on pouvait avoir à la veille de la guerre et qui avaient fait dire au cardinal Roger Etchegaray que nous sommes en présence de la «troisième guerre mondiale». La déstabilisation des rapports internationaux est profonde, comme l’a souligné le président de la Conférence épiscopale italienne, le cardinal Camillo Ruini. En place et lieu de la démocratie, c’est un proconsul américain qui va arriver à Bagdad accompagné de surintendants porteurs de la bannière étoilée qui vont prendre place dans chaque ministère et d’un préfet du Pétrole qui provient de la Shell. L’ONU, selon la Maison Blanche, aura uniquement à s’occuper des questions humanitaires.
Jean Paul II, lors de sa récente rencontre avec le ministre français Dominique de Villepin, a déjà indiqué quelle était la voie à laquelle le Saint-Siège entendait se tenir: faire en sorte que les Irakiens puissent décider de leur avenir et de leurs ressources, confier aux Nations Unies le rôle principal dans la phase de retour à la paix.
Nous savons déjà que les faucons de l’entourage de Bush ricanent face à de telles exigences. Il semble bien pourtant que l’opinion mondiale soit du côté du «vieux de Rome». Et c’est bien là un miracle du troisième millénaire, un miracle que personne lors du conclave d’octobre 1978 n’aurait osé imaginer.
Voilà la raison pour laquelle, pour son Chemin de Croix au Colisée, Jean Paul II a choisi cette année des mots qui évoquent la mort. «La terre est devenue un cimetière. Tous ces hommes, tous ces sépulcres, une terre couverte de tombes…». Un texte de lui, écrit en 1976 pour Paul VI et donc prononcé avec une intensité encore plus grande. Enrichi de l’image de Marie, penchée sur l’humanité de manière à mieux écouter et à réconforter «les plaintes de ses enfants».
Il est bien vrai que pour le croyant le tombeau du Ressuscité est la garantie du salut, mais la joie de Pâques ne peut et ne doit pas faire oublier les bombes disséminées par la violence d’une guerre que l’on pouvait éviter et dont aucun succès sur le champ de bataille ne pourra jamais faire oublier l’immoralité.
Karol Wojtyla a vécu ces derniers mois – de la menace grandissante des préparatifs militaires américains jusqu’au sabotage du travail des inspecteurs de l’ONU, depuis l’ultimatum lancé par Bush insouciant de la légalité de l’ONU jusqu’au déchaînement des armes – en homme parfaitement conscient de l’importance historique de l’événement.
Le conflit irakien n’a pas été seulement pour le Saint-Père une “guerre” regrettable. Il a été dès le premier instant interprété comme un “signe des temps”, comme le signal inquiétant d’une rupture des règles qui avaient garanti pendant un demi-siècle la vie de la communauté internationale, et la première manifestation d’une volonté de puissance aux conséquences imprévisibles.
Il y a deux moments dans l’histoire contemporaine au cours desquels Jean Paul II a parfaitement saisi l’annonce d’un changement radical et compris que l’ange, ou l’esprit, de l’histoire s’apprêtait à tourner une page, deux moments au cours desquels il s’est lancé avec la même lucidité dans une bataille géopolitique.
La première fois s’est produite au cours des années 1980, quand avant tous les autres leaders occidentaux, il a compris que la naissance de Solidarnosc en Pologne, loin d’être une simple forme de rébellion ou une tentative de réforme susceptible d’être digérée par le système communiste, était le signe d’une perte de popularité radicale de la part du modèle soviétique. C’est ainsi que s’explique l’insistance têtue avec laquelle le Pape a défendu le retour sur la scène politique de Lech Walesa et son refus d’accepter tout compromis, fût-il assorti de privilèges pour l’Église. Parce que Walesa et son syndicat «et personne d’autre» représentaient la seule voie à suivre si l’on voulait rompre avec le système du parti unique. Toutes ces années ont été marquées par une activité diplomatique du Saint-Siège de très grande envergure, faite de prudence et de ténacité, qui se joignit à celle de l’Amérique de Ronald Reagan pour affronter, dans une stratégie commune, l’“empire du mal”. «Honte de notre temps», comme le qualifia le cardinal Joseph Ratzinger dans un célèbre document.
Karol Wojtyla a fait preuve de la même perspicacité lorsqu’il a compris que l’histoire de l’humanité était sur le seuil d’une ère nouvelle (et dangereuse) au moment où, à partir de l’automne 2002, les idéologues américains de la “puissance sans retenue” ont convaincu George W. Bush de la nécessité d’envahir et d’occuper l’Irak. Et une nouvelle fois, avec la même énergie que par le passé et malgré son âge, le Saint-Père s’est lancé dans une action politique de dimension planétaire pour faire en sorte qu’il devienne évident aux yeux de tous les peuples qu’il existait et «qu’il existe aujourd’hui encore» un autre moyen de régler les crises du monde.
Qu’on se souvienne du climat qui régnait durant l’automne dernier. Le “non” de l’Allemagne, disait-on, n’était qu’un feu de paille électoral. La France protesterait mais se garderait bien d’user de son veto au Conseil de sécurité. On pouvait compter sur l’habileté de la Russie pour trouver un accord avec les États-Unis. Et tout le monde, de bon ou de mauvais gré, allait finir par rentrer dans le rang ou par faire contre mauvaise fortune bon cœur en se résignant à ce que l’ONU donne le feu vert à l’attaque contre l’Irak.
C’est tout le contraire qui s’est produit et il n’est pas difficile de montrer comment l’action de Jean Paul II a puissamment contribué à renforcer ce vaste front qui a privé de toute légitimité la guerre de Bush, en empêchant la superpuissance américaine d’obtenir à l’ONU – en dépit des pressions, des menaces et des chantages économiques – la majorité qui lui aurait permis de donner une apparence de légalité à son entreprise. Si le Chili et le Mexique, qui ont pourtant tout intérêt à avoir de bons rapports avec les États-Unis, ont refusé de donner leur accord; si l’Allemagne est restée fidèle à la ligne du refus, malgré les critiques de l’opposition démocrate-chrétienne au chancelier Schroeder; si le Canada, que l’énorme volume de ses échanges commerciaux lie à double fil aux États-Unis, a défendu jusqu’au bout la recherche de solutions donnant plus de temps aux inspecteurs de l’ONU; si en Italie et en Espagne – dont les gouvernements se sont pourtant alignés sur Bush – la plus grande partie de la population a pris position contre la guerre, il est sûr que tout cela est en partie le résultat d’une mobilisation en faveur de la paix de la hiérarchie catholique inédite par son ampleur et dont Jean Paul II avait été le premier à donner l’exemple.
Le Pape a mis en œuvre sa politique d’une manière graduelle et en évitant les coups d’éclat. En octobre il a envoyé une lettre confidentielle au président Bush où il l’exhortait à agir dans le cadre des Nations Unies, puis à partir de décembre il a commencé à envoyer des messages très précis par l’intermédiaire de ses plus proches collaborateurs. Son ministre des Affaires étrangères, monseigneur Jean-Louis Tauran, a dénoncé le manque de fondement juridique de la “guerre préventive” et précisé que «l’on s’exposait à la loi de la jungle» si on laissait à chaque État la liberté de “mettre de l’ordre” dans telle ou telle région du monde. Le cardinal secrétaire d’État Angelo Sodano a dit et redit que la guerre préventive ne faisait pas partie du vocabulaire de l’ONU et il a mis les États-Unis en garde contre le danger de creuser un fossé de longue durée entre l’Occident et le monde islamique. Monseigneur Renato Martino, président du Conseil pontifical Justice et Paix, a expliqué qu’il était inconcevable qu’il puisse y avoir «un policier universel chargé de punir ceux qui se comportent mal».
Parallèlement – et en choisissant à chaque fois le moment le plus opportun –, le souverain Pontife a envoyé comme représentants personnels à Bagdad et à Washington les cardinaux Roger Etchegaray et Pio Laghi pour inviter les leaders irakiens et américains à faire preuve de responsabilité: Saddam Hussein en répondant sans aucune réserve aux demandes de l’ONU; George W. Bush en respectant la voie du multilatéralisme et du pacte de coexistence international inclus dans la Charte de l’ONU. La leçon de Wojtyla était simultanément reprise et diffusée par un vaste mouvement de paroisses, d’associations, d’évêques, de cardinaux, qui a permis à la mobilisation d’atteindre une ampleur et une intensité sans précédent.
Et cependant on ne comprendrait rien à la personnalité de Karol Wojtyla si l’on ne tenait pas compte du fait que chaque moment de son action publique laisse aussi transparaître sa stature de mystique et de prédicateur de l’Évangile. Ses puissants rappels des lamentations de Jérémie («Si je sors dans la campagne, voici des victimes de l’épée; si je rentre dans la ville, voici des torturés par la faim»), ses appels à la prière, ses avertissements sur le «silence de Dieu», son exhortation à jeûner pour la paix qui a rencontré tant d’échos y compris parmi la multitude des non-croyants, tout cela donne la preuve – je dirais presque physiquement – que la foi vécue, loin d’être creuse consolation ou spiritualisme désincarné, est un formidable moyen pour promouvoir le bien commun. Fides et Ratio, les deux phares de l’une de ses encycliques les plus récentes, peuvent à bon endroit être considérées comme les piliers de l’engagement géopolitique du souverain Pontife au cours de cette période. Parce que c’est au nom de la foi et de la raison que Jean Paul II a œuvré pour la coexistence et le développement harmonieux de l’humanité au-delà des toute différence de race, de religion, de culture ou de système économique.
Pour aujourd’hui
et pour demain
Maintenant que la guerre a éclaté, et comme son issue ne fait guère de doute, on s’est demandé ce que pouvait être la signification de la longue bataille menée par Wojtyla. La conclusion que l’on tire, et qui est souvent sous-jacente à la question elle-même, est qu’il vaut mieux se résigner à la Realpolitik et remiser les appels de Jean Paul II dans la panoplie des bonnes intentions morales, pour ne pas dire moralisantes.
Mais il n’en va pas ainsi. Karol Wojtyla, et avec lui le camp de la France, de la Russie et de l’Allemagne, le mouvement des pays non alignés, les pays arabes, de très nombreux pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, a empêché que les Nations Unies perdent à l’avenir toute légitimité morale en donnant leur accord à l’invasion puis à l’occupation de l’Irak. Pour qui refuse l’instauration de la loi du plus fort, l’ONU reste aujourd’hui encore le seul garant de la légalité internationale comme l’ont systématiquement rappelé les communiqués du Saint-Siège publiés après les multiples entretiens du Pape avec Joschka Fischer, Kofi Annan, Tony Blair, Tarek Aziz, Silvio Berlusconi. L’enseignement du Pape a fait comprendre au monde entier – spécialement au Moyen-Orient – que la guerre de Bush n’est pas un conflit entre le christianisme occidental et l’Islam. Enfin Jean Paul II a réussi à réaffirmer que les religions, contrairement à la manière dont les fondamentalistes voient les choses, ne doivent pas être une occasion de conflit mais qu’elles peuvent être – et qu’elles sont – des instruments de fraternité et de coexistence. Les communiqués conjoints des anglicans et des catholiques en Angleterre, les documents portant la signature de juifs, de chrétiens et de musulmans en France, l’appel des protestants et des orthodoxes du Conseil national des Églises américaines au souverain Pontife pour qu’il vienne s’exprimer au siège de l’ONU, les marques de gratitude provenant de personnalités musulmanes du Proche-Orient, ce sont là autant de germes prometteurs d’une nouvelle géopolitique, caractérisée par le dialogue et la discussion (voire même par le conflit d’intérêts, du moment qu’il se déroule dans le cadre de règles internationales acceptées par tous).
Maintenant que l’Irak semble avoir été conquis, il est facile de voir combien étaient fondés tous les motifs d’inquiétude que l’on pouvait avoir à la veille de la guerre et qui avaient fait dire au cardinal Roger Etchegaray que nous sommes en présence de la «troisième guerre mondiale». La déstabilisation des rapports internationaux est profonde, comme l’a souligné le président de la Conférence épiscopale italienne, le cardinal Camillo Ruini. En place et lieu de la démocratie, c’est un proconsul américain qui va arriver à Bagdad accompagné de surintendants porteurs de la bannière étoilée qui vont prendre place dans chaque ministère et d’un préfet du Pétrole qui provient de la Shell. L’ONU, selon la Maison Blanche, aura uniquement à s’occuper des questions humanitaires.
Jean Paul II, lors de sa récente rencontre avec le ministre français Dominique de Villepin, a déjà indiqué quelle était la voie à laquelle le Saint-Siège entendait se tenir: faire en sorte que les Irakiens puissent décider de leur avenir et de leurs ressources, confier aux Nations Unies le rôle principal dans la phase de retour à la paix.
Nous savons déjà que les faucons de l’entourage de Bush ricanent face à de telles exigences. Il semble bien pourtant que l’opinion mondiale soit du côté du «vieux de Rome». Et c’est bien là un miracle du troisième millénaire, un miracle que personne lors du conclave d’octobre 1978 n’aurait osé imaginer.