Accueil > Archives > 05 - 2004 > Autobiographie pontificale
JEAN PAUL II
Tiré du n° 05 - 2004

Autobiographie pontificale



Giulio Andreotti


La couverture du livre Levez-vous! Allons!, de Jean Paul II, Plon/Mame, 2004 (197 p. 20,40 euros). Le livre est sorti en même temps dans cinq pays: France, Allemagne, Espagne, Pologne et Italie

La couverture du livre Levez-vous! Allons!, de Jean Paul II, Plon/Mame, 2004 (197 p. 20,40 euros). Le livre est sorti en même temps dans cinq pays: France, Allemagne, Espagne, Pologne et Italie

L’édition simultanée d’un livre en plusieurs langues est déjà, en soi, un événement extraordinaire. Mais que le livre qui connaît une telle diffusion soit l’autobiographie d’un pape, c’est un phénomène encore plus rare – et même sans précédents.
Les recueils de discours, d’acta et d’encycliques ne suscitent aucune surprise: il y en a toujours eu. J’ai moi-même collaboré lorsque j’étais étudiant à un recueil de préceptes – tirés justement de documents pontificaux – concernant la doctrine sociale de l’Église. On peut apporter à l’événement historique que constitue la publication du récit de sa vie par Jean Paul II et à l’extraordinaire dimension éditoriale qu’a eue le lancement de ce récit Urbi et orbi une explication très simple. Regardons les derniers papes: Benoît XV aurait pu puiser [pour son autobiographie] dans le travail qu’il avait effectué auparavant à la Secrétairerie d’État et à la direction pastorale de Bologne. Pie XI dans les recherches précieuses qu’il avait faites en bibliothèque (avec peut-être une mention de ses excursions d’été en montagne). Pie XII dans les événements tumultueux qui s’étaient produits durant sa nonciature à Munich et à Berlin. Paul VI dans le ministère qu’il exerça parmi les universitaires et les catholiques titulaires d’un titre universitaire. Jean XXIII dans le sauvetage dramatique des juifs allemands en Turquie. Jean Paul Ier dans la pédagogie populaire à travers Il Messagero di Sant’Antonio.
Toutes pages sans aucun doute intéressantes, mais qui reste­nt dans le cadre de la formation des jeunes vocations et de la vie au séminaire: quelque chose de conventionnel donc, sans rien, en tout cas, d’original ni d’extraordi­naire.
Jean Paul II représente une très grande nouveauté, non parce qu’il est étranger, mais en raison de l’itinéraire qui a été le sien avant sa vocation au sacerdoce et qui a accompagné tout son ministère dans un cadre dramatique de persécution, de guerre, d’hostilités subtiles de la part du pouvoir civil. Parmi tant de “notables” qui se disent proches des travailleurs, Karol Wojtyla a été lui, personnellement, ouvrier et a accompli des travaux durs et fatigants. Les membres de Solidarnosc sentaient qu’il était un des leurs.
Karol Wojtyla à l’âge de deux ans sur une photo de 1922, avec ses parents Karol et Émilia

Karol Wojtyla à l’âge de deux ans sur une photo de 1922, avec ses parents Karol et Émilia

Il nous avait déjà été donné de découvrir dans son livre Don et mystère les différentes facettes de cette très forte personnalité aux vocations multiples et pourvue de qualités qui auraient pu le faire réussir dans des domaines professionnels autres que le sacerdoce, à commencer par le théâtre pour lequel il se sentait une disposition particulière. Mais dans sa biographie actuelle, le Pape fait précéder le chapitre sur “La Vocation” de cette citation de l’Évangile: «Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais moi qui vous ai choisis». Cette fois, l’appel n’était pas pour le sacerdoce mais pour l’épiscopat. La description de cette convocation qui lui parvint pendant les vacances d’été qu’il partageait entre la montagne et le canoë, est très poétique. La dernière partie de son voyage vers Varsovie, il la fit sur un camion chargé de farine.
Le cardinal Wyszynski lui communiqua qu’il avait été nommé auxiliaire de Cracovie. Il chercha à se dérober, alléguant candidement son jeune âge (trente-huit ans), mais il lui fut spirituellement répondu qu’il serait très rapidement libéré de cette faiblesse.
Cracovie vivait des moments difficiles depuis longtemps. Quand, en 1942, l’archevêque précédent, le cardinal Sapieha, reçut de l’envoyé de Pie XII (Mgr Quirino Paganuzzi) le texte d’un message de protestation du Pape pour les brimades exercées contre toute la population – les catholiques et les non-catholiques –, il objecta que cette initiative serait inutile et qu’elle aurait même pour effet d’aggraver la situation. L’envoyé put informer Rome de la vie tragique des Polonais en ce moment terrible. Quand, en 1958, Wojtyla devient évêque auxiliaire, la situation ne s’était certes pas améliorée. Au contraire.
Karol Wojtyla il célèbre la messe en plein air à Nowa Huta, après avoir consacré la nouvelle église

Karol Wojtyla il célèbre la messe en plein air à Nowa Huta, après avoir consacré la nouvelle église

Dans ce livre sont décrites les multiples activités que le nouvel évêque entreprit. Une attention particulière est portée à la maternité et à la paternité (pastorale de la famille) et aux universitaires et sont exposées les difficultés que le régime faisait au magistère catholique, y compris les obstacles à la construction de nouvelles églises. Ces jours derniers, dans une interview télévisée de Nowa Huta, un survivant a rappelé la ténacité avec laquelle Mgr Wojtyla est personnellement intervenu pour obtenir la construction d’un édifice sacré dans leur petite ville ouvrière, soumise au joug du communisme totalitaire et jusque là privée d’édifices de culte.
Dans son livre, le Pape fait de cet épisode une description émouvante. Mais en dehors de la chronique douloureuse du catholicisme polonais, le Pape consacre des pages éclairantes à des sujets qui sont aujourd’hui encore de grande actualité pour l’Église universelle. Parmi ceux-ci figure le problème de la collégialité qui fit tant souffrir Paul VI. C’est dans ce contexte que sont décrites les expériences conciliaires et synodales et sont évoquées les amitiés personnelles qui se sont nouées avec des évêques d’autres pays. On trouve une référence particulière au cardinal Ratzinger dont est attestée l’exceptionnelle compétence théologique et dont il est dit explicitement: «Je rends grâces à Dieu pour la présence et l’aide du cardinal Ratzinger qui est un ami fidèle».
La conclusion du livre où il est question de Rome est émouvante: «Je parle de cela», écrit Jean Paul II, «du lieu où l’amour du Christ Sauveur m’a conduit, me demandant de sortir de ma terre pour porter du fruit ailleurs, avec Sa grâce, un fruit appelé à demeurer. Faisant écho aux paroles de notre Maître et Seigneur, je redis donc, moi aussi, à chacun de vous, très chers Frères dans l’Épiscopat: “Levez-vous! Allons!”. Allons en nous fiant au Christ. Lui nous accompagnera sur le chemin, jusqu’au but que Lui seul connaît».
Pour exprimer le sentiment que l’on éprouve pour Jean Paul II, je voudrais m’inspirer d’un très bel opuscule que le rebelle don Primo Mazzolari écrivit dans un style différent des biographies louangeuses et des termes élogieux qui, même s’ils sont pertinents et justes, pouvaient apparaître comme adulateurs.
Il parle dans cet ouvrage de la nostalgie que le Pape devait éprouver au milieu de l’agitation du flabellum (alors en usage) et des expressions de louange, au simple souvenir de sa mère qui, le soir, venait en le bénissant le border dans son lit et lui souhaiter une bonne nuit. Karol Wojtyla avait perdu très jeune sa mère. L’évocation n’en est que plus pathétique et pertinente.



Italiano Español English Deutsch Português