Giuseppe Toniolo
«Étudiez-le plus à fond!», nous dit Montini
Mgr Montini nous fit aussi parvenir un conseil: «Étudiez Toniolo plus à fond!». Alors nous nous sommes mis à l’étude. Entre nous, mais aussi à l’occasion d’autres débats. Et ce qui nous a sauté aux yeux, c’est l’importance de la position culturelle de Toniolo, qui entendait construire un système et élaborer une doctrine non pas en opposition à d’autres, mais en se fondant sur une positivité, sur des inspirations positives
Giulio Andreotti
![À gauche sur la photo, Giuseppe Toniolo, économiste catholique vénitien né en 1845 et mort en 1918, avec Giorgio Montini, le père de Jean-Baptiste, futur pape Paul VI, à Brescia en 1908 <BR>[© Archives de l’<I>Istituto per la storia dell’Azione cattolica e del movimento cattolico in Italia Paolo VI</I>]](/upload/articoli_immagini_interne/1299592351566.jpg)
À gauche sur la photo, Giuseppe Toniolo, économiste catholique vénitien né en 1845 et mort en 1918, avec Giorgio Montini, le père de Jean-Baptiste, futur pape Paul VI, à Brescia en 1908
[© Archives de l’Istituto per la storia dell’Azione cattolica e del movimento cattolico in Italia Paolo VI]
Je partirais de là, des années de guerre, de ce climat de grande effervescence (je parle du milieu universitaire, dans lequel je vivais et que je connaissais plus directement). Je veux dire par là que nous vivions avec la sensation que beaucoup de choses devaient changer, dans un climat non exempt d’un certain extrémisme. C’est si vrai que de jeunes étudiants catholiques – en nombre limité, mais non négligeable – finirent par adhérer aux mouvements socialistes chrétiens ou même communistes chrétiens, dans la conviction que la réponse aux injustices devait être celle que préconisaient ces mêmes mouvements. J’eus alors l’idée – qui se révéla exécrable – d’ouvrir un débat dans les pages d’ Azione Fucina. Bien sûr, il fallait reconnaître que plusieurs décennies avaient passé entre le Manifeste de Marx et Rerum Novarum, mais qu’est-ce que cela voulait dire? Et en particulier, dans quelle perspective voulions-nous nous placer? Nous lançâmes donc ce débat dans notre revue. Il fut immédiatement bloqué, et nous reçûmes, à travers notre assistant, l’ordre de renoncer définitivement à ouvrir ce dialogue. Mais Mgr Montini nous fit aussi parvenir un conseil: «Étudiez Toniolo plus à fond!». Alors nous nous sommes mis à l’étude. Entre nous, mais aussi à l’occasion de débats divers. Et ce qui nous a sauté aux yeux, c’est l’importance de la position culturelle de Toniolo, qui entendait construire un système et élaborer une doctrine non pas en opposition à d’autres, mais en se fondant sur une positivité, sur des inspirations positives. L’histoire de Toniolo, dans sa phase pré-politique, est vraiment une histoire dramatique. Ceux d’entre nous qui font de la politique, activement ou “en réserve”, devraient remercier tous les jours le Seigneur d’être nés en d’autres temps: les nombreuses générations qui nous ont précédés ont souffert le tourment de devoir concilier leur conscience de catholiques et leur conscience de citoyens italiens. Il faut donc voir, chez le Toniolo pré-politique, un premier aspect que l’on pourrait appeler d’organisation, à savoir l’Œuvre des Congrès, les Unions, les relations d’ordre international: à l’époque, un voyage à Fribourg était un événement très important… Et là, Toniolo assume une physionomie toute particulière, qui lui valut l’étiquette de modéré, un terme que l’on utilise souvent à tort et à travers, en oubliant, entre autre, que la modération est une vertu. Il suffit, pour le comprendre, de se rappeler que le Pape, désireux de remettre un peu d’ordre lorsque l’Œuvre des Congrès vacille, s’adresse à Toniolo pour qu’il ébauche un projet de réorganisation possible. Le deuxième aspect qui caractérise cette phase pré-politique est important, lui aussi: cette idée de l’éthique que Toniolo voulait introduire, n’était ni un écran de brume, ni une limitation, mais une inspiration, celle qui place l’homme au centre du projet politique, au meilleur sens du terme. Projet fondé sur l’honnêteté intellectuelle, sans laquelle on tombe facilement dans le populisme. N’oublions pas que nul ne peut donner ce qu’il n’a pas. Les discours de ceux qui l’oublient ne vont pas au-delà de vagues aspirations. Le sérieux de Toniolo ne réside pas tant dans la doctrine “d’application” qu’il a créée, mais dans ses orientations, dans le sérieux avec lequel il a voulu introduire le facteur de l’éthique, qui est d’ailleurs celui de l’humanisme, sans pour autant oublier la nécessité de faire face aux situations avec efficacité. Pour conclure, je citerai l’un des épisodes qui m’ont le plus frappé – et je pense qu’il n’est pas inventé, car il figure dans toutes les biographies de Toniolo – car il fait comprendre comment la longue querelle concernant la difficulté d’être en même temps de bons citoyens et de bons catholiques fut résolue, et bien résolue. D’ailleurs, les personnes qui visitent Rome peuvent voir une preuve splendide de la manière dont les choses finissent par s’arranger à Saint-Laurent-hors-les-Murs, où se trouvent la tombe de Pie IX (le Pape du Non expedit) et dans l’atrium, celle d’Alcide De Gasperi (un autre expedit, étant donné son importante activité politique). Mais je le répète, ce qui m’a frappé chez Toniolo, c’est quelque chose de beau – et j’espère qu’il s’agit de quelque chose de vrai –: lorsqu’il avait trois ans – c’était le jour de la défaite des Autrichiens à Goito et de leur capitulation à Peschiera – son père lui mit dans la main un petit drapeau tricolore italien en lui disant: «Rappelle-toi que cela est très important!».