Les Balkans. Tirana vers l’intégration euro-atlantique
Réalisme, dialogue et collaboration
La géopolitique de l’Albanie quatre ans après la guerre humanitaire. Interview d’Alfred Spiro Moisiu, président de la République Albanaise
par Giovanni Cubeddu

Au centre sur la photo, le président Alfred Spiro Moisiu au sommet SEECP, Belgrade, avril 2003
Nous avons demandé à Alfred Spiro Moisiu, élu président de la République albanaise au mois de juin 2002, après une longue carrière, militaire – y compris à l’OTAN – et politique, de nous présenter, avec toute l’autorité qui est la sienne, l’Albanie d’aujourd’hui. Nous le remercions d’avoir bien voulu accepter de nous répondre.
Le 4 février 2003 les deux Chambres du Parlement yougoslave ont approuvé la Constitution de la nouvelle Union de Serbie-Monténégro. Le terme “yougoslave” disparaît donc définitivement. Quelle impression en avez-vous retirée, compte tenu du fait que l’Albanie a récemment procédé au rétablissement des relations diplomatiques et commerciales avec Belgrade et Podgorica?
ALFRED SPIRO MOISIU: L’Albanie s’est toujours déclarée favorable à une politique de bon voisinage avec la Serbie et les autres pays de la région. Les changements démocratiques qui sont intervenus à Belgrade ont permis d’instaurer un climat de collaboration et de dialogue entre nos deux pays. Vous savez que je suis allé à Belgrade lors de la réunion au sommet du SEECP (South East European Cooperation Process), et que j’ai donc été le premier chef d’État albanais à me rendre dans cette ville après plusieurs décennies. J’ai rencontré plusieurs fois le président Marovic avec lequel j’entretiens d’excellents rapports et nous avons approfondi nos relations dans le cadre des rencontres parlementaires et gouvernementales. Nous avons signé différents accords, notamment sur le plan économique, et nous avons l’intention de consolider ces relations positives. L’Albanie a aboli les visas et nous nous attendons à ce que l’Union de Serbie-Monténégro fasse de même à notre égard. Comme la plupart des citoyens et des hommes politiques de la région, les Albanais savent que le passé ne reviendra plus jamais. C’est ce que nous avons toujours déclaré jusque dans nos entretiens officiels à Belgrade. Nous avons conseillé à tous de faire preuve de réalisme, de pardonner et de regarder vers l’avenir plutôt que vers le passé. Si certains signaux, certains moments, isolés pour la plupart, inspirés par un vieil “esprit de conflit”, ont suscité quelque inquiétude, dans l’ensemble c’est un esprit de dialogue et de collaboration qui l’emporte.
Le Kosovo est aujourd’hui un protectorat administré par une force internationale. La nouvelle Constitution de l’Union de Serbie-Monténégro indique que le Kosovo est une province serbe. S’agit-il à vos yeux d’une solution raisonnable et à juste titre définitive?
MOISIU: Lorsque le Parlement serbo-monténégrin se réfère au Kosovo dans la nouvelle Constitution [qui le désigne comme partie intégrante de la Serbie et du Monténégro, ndr], l’Albanie estime qu’il s’agit d’une décision partiale, erronée, découlant d’un esprit de conflit mais, pire encore, d’une décision contestable par rapport à l’ONU et au Conseil de sécurité. Le Kosovo n’est plus sous l’administration de Belgrade mais sous celle de forces internationales. C’est un pays qui a fait de grands progrès démocratiques et qui a mis sur pied des institutions locales. Les grands principes démocratiques y sont assurés et le pays manifeste la volonté de continuer dans cette voie. Le mérite en revient à la population mais aussi à la Minuk (Mission des Nations unies au Kosovo) et aux autres organismes internationaux présents dans le pays. Nous estimons que le moment est venu d’entamer le dialogue sur les problèmes techniques entre Pristina et Belgrade, ici encore en présence d’autorités internationales comme l’UE, l’OTAN, les États-Unis. La délégation kosovare doit être présidée par la Minuk.
En même temps, je pense que le Kosovo doit poursuivre son œuvre de perfectionnement des règles démocratiques et de définition de son statut. Ce sont les habitants du Kosovo qui décideront de leur avenir avec l’accord des autorités internationales; aucune autre capitale balkanique ne pourra intervenir ni imposer sa présence.

COULOIR N ° 8. Selon Moisiu, ce couloir «est vital pour l’économie albanaise et renforcerait les liens économiques des Balkans avec l’Italie»
MOISIU: Tous les grands changements qui sont intervenus dans les Balkans, dont nous sommes tous parfaitement conscients, ne suscitent plus ni crises ni conflits. Aujourd’hui cette région offre une image neuve et positive. Un nouvel esprit de dialogue, d’entente et de collaboration l’emporte peu à peu sur le climat de rivalités nationalistes. Je peux vous dire qu’au cours de l’année qui vient de s’écouler, à part les nombreuses rencontres bilatérales, les présidents de toute la région se sont réunis souvent entre eux, chose inimaginable il y a cinq ans.
Dans un monde qui se dessine de plus en plus comme un monde unipolaire, quelles sont aujourd’hui les priorités politiques de votre pays au niveau international? Quelle place l’Albanie occupe-t-elle dans le monde? Aux côtés de qui?
MOISIU: L’intégration euro-atlantique est le rêve et l’objectif de tout Albanais. C’est un projet qui ne rencontre aucune opposition et qui jouit au contraire du plein appui de l’opinion et de la classe politique. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes engagés à faire entrer l’Albanie dans l’Union européenne et dans l’OTAN et nous continuons à travailler dans ce sens. Bien sûr cela demande du temps et beaucoup de travail. N’oubliez pas que l’Albanie a une histoire dramatique et qu’elle sort d’une longue et cruelle dictature, unique en Europe, dont l’héritage négatif reste encore un obstacle pour la mise en place des réformes économiques et politiques.
Nous avons fait des progrès, notamment sur le plan politique et militaire. Dans l’ensemble, les forces politiques ont renoncé aux conflits d’autrefois et collaborent entre elles pour résoudre les principales questions qui préoccupent la population et tout le pays. Le débat politique qui se déroule au Parlement et le nouveau climat propice au dialogue ont permis d’entamer en janvier 2003 des discussions en vue d’un Accord d’association et de stabilisation avec l’Union européenne.
Vous avez rempli les fonctions de général de l’OTAN. Selon vous, votre pays pourra-t-il entrer facilement dans le Pacte Atlantique? Quels avantages l’Albanie pourra-t-elle en retirer?
MOISIU: Nous avons poursuivi nos efforts pour nos rapprocher de l’OTAN. Le sommet atlantique de Prague a apprécié les efforts réalisés par l’Albanie en vue de son adhésion et a confirmé sa politique de portes ouvertes. Nous sommes optimistes et nous pensons que, grâce aux réformes entreprises, nous réussirons à être invités à adhérer lors de la prochaine rencontre au sommet. On sait que l’armée albanaise est en cours de modernisation sur la base de l’expérience et des modèles occidentaux, et que l’Italie lui a en ce domaine apporté son soutien et exercé sur elle une influence favorable. Nous pouvons présenter un bilan positif en ce qui concerne les engagements internationaux que nous avons souscrits en faveur du rétablissement de la paix en Bosnie, en Afghanistan et en Irak, et nous remplissons la plus grande partie des conditions militaires requises pour l’adhésion à l’OTAN. Par ailleurs, avec la Croatie et la Macédoine, nous nous sommes engagés, dans le cadre de la “Charte Adriatique 3” à nous rapprocher de plus en plus des standards exigés pour l’adhésion.
On affirme parfois que certaines des récentes décisions internationales au sujet des Balkans, y compris sur le plan militaire, s’expliquent entre autres par la volonté d’assurer le passage des “couloirs” énergétiques (le couloir n° 10 traverse la région et le n° 8 coupe justement l’Albanie en deux). Qu’en pensez-vous?
MOISIU: La réalisation du couloir n° 8 est vitale pour l’économie albanaise. Ce sera pour nous une priorité économique jusqu’à la complète réalisation de ce projet. Le couloir n° 8 ne concerne pas exclusivement l’Albanie, c’est un projet d’intérêt régional qui aurait d’importantes répercussions sur le développement de la Bulgarie, de la Macédoine et de l’Albanie et renforcerait les liens économiques des Balkans avec l’Italie, notamment avec le sud de la péninsule, et avec le reste de l’Europe. C’est pour cette raison que j’ai rencontré les deux présidents, celui de Bulgarie Parvanov et celui de Macédoine Trajkovski, en juillet dernier, en vue d’une visite à nos trois pays respectifs, afin d’attirer l’attention de l’opinion internationale. Nous sommes très sensibles à l’intervention des États-Unis et de l’Italie en faveur de la réalisation de ce projet et nous comptons sur l’appui concret et sur l’encouragement de la présidence italienne de l’Union européenne.
Les autres projets régionaux comme le couloir n° 10 revêtent tout autant d’importance pour plusieurs pays de la région. Cependant, à nos yeux, le couloir n° 8 serait très positif pour la région et contribuerait à rapprocher nos pays de l’Europe unie. Les couloirs approuvés jusqu’ici suivent un parcours vertical alors que le n° 8 est le seul couloir horizontal. Il représente une sorte de continuité et de renouvellement de la voie romaine “Egnatia”.
Vous avez rencontré le Pape en décembre 2002. Que vous êtes-vous dit?
MOISIU: Ma rencontre du 1er décembre 2002 avec sa Sainteté le Pape Jean Paul II est assurément l’un de mes plus beaux souvenirs. Sa Sainteté est le symbole d’une dimension historique et c’est un ami qui soutient l’Albanie et les Albanais. Je dois vous dire que les Albanais de toutes les régions l’ont accueilli avec enthousiasme lors de sa visite à Tirana en 1993, et que cette journée a eu pour eux la valeur d’une fête nationale. Les Albanais accordent un prix immense à la fonction et à l’image du Pape, de même qu’au rôle et à l’appui du Saint-Siège. Au cours de notre première entrevue, l’année dernière, j’ai transmis à Sa Sainteté l’expression de la considération et de la gratitude de tout le peuple albanais. Je l’ai remercié pour son engagement concernant la béatification de Mère Teresa, pour le soutien que Sa Sainteté et le Saint-Siège ont apporté au processus de démocratisation de notre pays, pour le travail accompli en faveur de la construction des lieux de culte et pour le renforcement de l’entente religieuse en Albanie.
Le Saint-Siège est-il, selon vous, un véritable interlocuteur de votre pays?
ýOISIU: Les rapports de l’Albanie avec le Saint-Siège sont fréquents et aussi anciens que le christianisme. Comme vous le savez, le christianisme albanais est l’un des plus anciens d’Europe. Lorsque l’Église catholique s’est établie en Europe, elle est passée par l’Illyrie, de la population de laquelle nous descendons. Si bien que nous sommes fiers de notre histoire et de l’histoire de nos relations avec l’Église catholique. L’Albanie a donné au monde chrétien des personnalités religieuses éminentes qui ont œuvré pour leur pays mais aussi pour le Saint-Siège et ont fait preuve devant le monde entier de leur dévouement à l’humanité. Les Albanais ont donné au Vatican le Pape d’origine albanaise Clément XI [Gianfranco Albani, né à Urbin en 1649, mort à Rome en 1721; élu le 23 novembre 1700, ndr]. Notre héros national George Castriota Skanderbeg [né à Krujë en Albanie, en 1405, mort à Lezhë, Albanie, en 1468] a été considéré comme le défenseur de la chrétienté. Nous sommes fiers de ces grands personnages qui ont apporté leur contribution à l’enrichissement des valeurs du christianisme et de l’humanité.
Quel est le rôle historique de l’Église catholique en Albanie? Comment les relations entre l’État et l’Église sont-elles réglementées compte tenu du fait qu’en Albanie les deux principales confessions sont, dans l’ordre, l’islam et la religion orthodoxe?
MOISIU: Dans le contexte historique, les Albanais ont apprécié l’Église catholique dans laquelle ils ont reconnu une institution faisant preuve de sagesse et de culture. Durant ces dix dernières années, l’Église catholique a beaucoup contribué au développement de l’instruction, à l’aide aux familles en difficulté, à la santé publique, etc… Les rapports sont excellents entre l’État et l’Église, entre la population de foi chrétienne et celle des autres religions, et entre l’Albanie et le Saint-Siège. Il est indéniable que la culture de la société albanaise a opté pour des choix constructifs comme l’harmonie et la cohabitation religieuse. Il y a en Albanie trois religions qui cohabitent depuis des siècles en pleine harmonie. Les mariages mixtes sont nombreux et donnent naissance à des enfants et à de nouvelles générations auprès desquelles se renforcent les principes d’harmonie et de tolérance religieuse. Aussi l’Albanie offre-t-elle un exemple remarquable de dialogue et d’entente entre les religions, ce qui représente, de nos jours, une valeur immense en faveur du dialogue entre les cultures et les civilisations, Pour consolider cette valeur et le partage avec autrui, nous organisons au mois de novembre un symposium international sur ce thème. De même les relations entre l’État et les communautés religieuses sont réglementées légalement et ne donnent lieu à aucun conflit.
Que signifie pour l’Albanie la béatification de Mère Teresa?
MOISIU: Tous les Albanais sont fiers d’avoir leur première sainte albanaise, Mère Teresa, symbole d’humanité, d’entraide et d’espérance. Mère Teresa est l’Albanaise au grand cœur qui a obtenu le respect du monde entier en raison de son engagement envers les pauvres. Elle a reçu le prix Nobel pour la paix et beaucoup d’autres prix et distinctions, mais surtout elle s’est assuré l’immense gratitude de chacun d’entre nous. Nous sommes reconnaissants à Sa Sainteté le Pape Jean Paul II du soutien qu’il a apporté à Mère Teresa lorsqu’elle dirigeait ses missions humanitaires dans le monde entier et aujourd’hui, après sa disparition, nous le remercions de l’avoir béatifiée. C’est un grand événement pour l’Église catholique, pour le Saint-Siège et pour tous les humanistes et les religieux du monde. Et c’est aussi un événement de portée historique pour les Albanais et pour l’Albanie, une fête nationale et un soutien moral d’une ampleur extraordinaire.