Presque la paix, presque la guerre
Giulio Andreotti

L’escalier du Vittoriano recouvert des fleurs déposées par les Romains en honneur des militaires tombés dans l’attentat de Nassiriya
En particulier, la pietas de l’âme sensible des Italiens a eu un élan d’affection pour les carabinieri [gendarmes] dont la présence est en même temps la garantie et la marque de la légalité, c’est-à-dire des règles qui nous permettent de vivre ensemble en hommes.
Nous, vieux Romains de 1943, nous fûmes certainement abattus par la fuite du gouvernement et de la maison royale, mais ce qui nous donna le sentiment du désastre, ce fut la décision allemande d’arrêter les carabiniers et de les transporter de force au nord. Ceux qui réussirent à échapper à l’exode – mis à part un quota que l’on obligea à rester en service à Rome – trouvèrent refuge et assistance – dans la mesure du possible – auprès d’une population qui n’avait plus de points de référence civiques. Je me rappelle très bien la cantine clandestine organisée par don Sergio Pignedoli, dans la villa (actuellement siège de la Nonciature apostolique) que le sénateur Isaia Levi avait donnée au Saint-Siège en signe de reconnaissance.
Du reste, ceux qui prêtèrent leur service au nord n’agissaient pas non plus, dans de nombreux cas, en accord avec les occupants et la police de la République de Saló. J’en fis moi-même l’expérience dans la région de Vallo Torinese (j’étais allé prendre des nouvelles de prisonniers anglais cachés par le curé de ce bourg) lorsque j’exhibai à la patrouille de l’Arma [la gendarmerie] qui m’avait bloqué une carte du Vatican qui ne faisait certainement pas partie des laissez-passer reconnus par la République. Je pus continuer ma route sans obstacle et je rentrai avec un gros paquet de lettres que le service spécial du Saint-Siège allait transmettre.
Du reste, on dit dans le langage courant que si quelqu’un a peur des carabinieri, c’est que ses idées et sa vie ne sont pas en règle. D’éventuels abus commis, ou mieux, faits commettre, rentrent dans les déviations qui confirment – comme on dit – la règle.
À part le succès significatif du très romain “maréchal Rocca-Proietti”, un nouveau film racontant l’histoire du sacrifice héroïque du carabiniere Salvo D’Acquisto a connu il y a quelques mois un grand succès à la télévision. Il s’agit de l’histoire d’un carabiniere qui, en échange du salut de certains habitants de Palidoro tenus pour responsables de la présence d’explosifs trouvés dans leur village, se livra volontairement aux envahisseurs allemands et fut fusillé le 23 septembre 1943.
Mais il convient de rappeler à côté de D’Acquisto, les autres Médailles d’or qui ont joué un rôle de premier plan à l’époque terrible où l’Italie était divisée.
– L’officier Alfredo Sandulli Mercuro de Naples, fusillé a Céphalonie.
– L’officier Livio Duce de Vintimille, fusillé en Grèce.
– Le sous-officier Alberto Araldi de Ziano Piacentino, fusillé dans le cimetière de Plaisance.
– L’officier Raffaele Aversa de Labico (Rome), fusillé aux Fosses ardéatines.
– L’officier Romeo Rodríguez Pereira de Naples, fusillé aux Fosses ardéatines.
– L’officier Genserico Fontana de Rome, fusillé aux Fosses ardéatines.

Un véhicule des carabinieri à Nassiriya, en Irak, tout de suite après l’attentat du 12 novembre
– Le sous-officier Gerardo Sergi de Portoscuso (Cagliari), fusillé aux Fosses ardéatines.
– Le carabiniere Augusto Renzini de Nocera Umbra, fusillé aux Fosses ardéatines.
– Le carabiniere Calcedonio Giordano de Palerme, fusillé aux Fosses ardéatines.
– Le sous-officier Franco Pepicelli de Sant’Angelo a Cupolo (Bénévent), fusillé aux Fosses ardéatines.
– L’officier Manfredi Talamo de Castellammare di Stabia, fusillé aux Fosses ardéatines.
– Le sous-officier Francesco Gallo de Catane, mort de faim et de fatigue en Dalmatie.
– Le carabiniere Fortunato Caccamo de Gallina (Reggio Calabria), fusillé aux Fosses ardéatines.
– Le sous-officier Enrico Zuddas de Dolianova (Cagliari), frappé pendant qu’il escortait le chef d’État major du front de la Résistance.
– Le sous-officier Angelo Joppi de Viterbe, torturé à mort, via Tasso, Rome.
– Les carabinieri Alberto La Rocca de Sora et Vittorio Marandola de Frosinone, fusillés à Fiesole, le 12 août 1944; ils se sont offerts à la place des condamnés civils (évènement identique à celui de Palidoro).

Un soldat italien devant les décombres du commandement des carabinieri à Nassiriya
– Le carabiniere Filippo Bonavitacola de Montella (Avellino), fusillé en Slovaquie.
– Le carabiniere Andrea Marchini de Massa Carrara, tué à Monte Carchio (Toscane).
– Le carabiniere Domenico Bondi di Villaminozzo (Reggio Emilia), fusillé à Ciano d’Enza (Reggio Emilia).
– Le carabiniere Lorenzo Gennari de Quattro Castella (Reggio Emilia), fusillé à Bibbiano (Reggio Emilia).
– L’officier Dante Jovino de Resina (Naples), fusillé en Russie.
– L’officier Salvatore Pennisi de Sant’Alfio (Catane), fusillé en Russie.
Il semble juste – sans rien retirer à l’importance d’autres carabinieri appartenant à l’Arma qui ont été décorés, avant et après, de la Médaille d’or pour leur valeur militaire – de rappeler aujourd’hui tous ceux qui, dans une période très sombre de l’histoire italienne, non seulement ne se dérobèrent pas à leur devoir, mais décidèrent d’être des points fermes pour que l’on pût continuer à croire et à espérer dans la résurrection de la Patrie.
Nous espérions qu’en temps de paix n’existeraient plus ni la nécessité ni l’opportunité d’actes d’héroïsme. Mais sommes-nous vraiment en temps de paix?