Les juifs cachés via di Santa Chiara
Voici, publiés pour la première fois en Italie, les noms des cinquante juifs cachés dans le Séminaire Français de Rome, lorsque la ville était occupée par les nazis et les collaborationnistes fascistes. Ils ont été découverts en 2003 dans les archives du séminaire
par Pina Baglioni

Les listes des juifs cachés sans le Séminaire Français de via Santa Chiara pendant la Deuxième guerre mondiale
Les années suivantes seront dures, même si la communauté de via di Santa Chiara essaie de vivre coûte que coûte dans un climat de normalité: les audiences du Pape, les célébrations eucharistiques dans l’église Saint-Louis-des-Français, et quelques petites festivités lorsqu’un séminariste était ordonné.
Et puis commencent, après la chute du régime et la signature de l’armistice le 8 septembre 1943, les neuf mois d’occupation de la Ville éternelle par les troupes nazies, soutenues par les derniers partisans du fascisme. «26 octobre – Rentrée du Séminaire: elle est plus réduite que jamais; nous avons refusé une douzaine de demandes d’Italiens. Nul ne peut venir de France, puisque les Allemands sont encore au nord de Florence», peut-on encore lire dans le Journal de communauté, 1943-1957. Ce passage est plutôt contradictoire: comment se fait-il qu’un séminaire désormais “plus réduit que jamais” se trouve dans l’impossibilité d’accueillir les séminaristes italiens? La réponse à cette question n’arrive qu’en 2003, lorsque le père Yves-Marie Fradet, recteur à l’époque, se met à chercher dans les papiers d’archives du Séminaire et retrouve une Note confidentielle sous le sigle “C 14-2 Guerre 1939-45”. Dans cette Note, on peut lire: «Il est permis maintenant d’écrire que ce Séminaire a caché durant ces huit mois une centaine de “hors-la-loi”. Depuis octobre, nous en avons toujours eu de 30 à 40. C’est un capitaine belge qui fut adressé de Suisse... puis des officiers et des soldats italiens, refusant de combattre aux côtés des Allemands, de nombreux Juifs (une cinquantaine en tout)».
L’étrange refus opposé aux Italiens s’explique donc, sans aucun doute, par le fait que le Séminaire cachait ces “hors-la-loi”.
Les historiens savaient déjà, grâce au volume fondamental de Renzo Felice Storia degli ebrei italiani sotto il fascismo [Histoire des juifs italiens sous le fascisme, ndr], publié en 1961 par les éditions Einaudi, que le Séminaire avait caché cinquante juifs pendant les neuf mois d’occupation allemande. Mais c’est dans les mains du père Yves-Marie Fradet, qui examinait les documents conservés dans les archives du Séminaire, que la liste des cinquante noms est tombée, rédigée sur de simples feuilles de cahier à petits carreaux. L’ancien recteur du Séminaire Français l’a publiée pour la première fois dans le volume commémoratif 150 ans au cœur de Rome. Le Séminaire français, 1853-2003 (sous la direction de Philippe Levillain, Philippe Boutry et Yves-Marie Fradet, Éditions Karthala, Paris 2004).
La liste des noms des juifs réfugiés dans le Séminaire Français n’a jamais été publiée en Italie. Avant de quitter notre pays pour reprendre son travail de missionnaire en Afrique, le père Fradet, dernier recteur appartenant à la congrégation du Saint-Esprit, a permis à 30Giorni de la publier.
Mais revenons aux pages du Journal de Communauté, où l’on peut encore lire: «avant Noël, nous fûmes prévenus que nous serions l’objet d’une perquisition: la maison fut évacuée à la hâte. Grâce à Dieu, nous n’eûmes pas à déplorer ce malheur.... Le 4 juin 1944, il y avait encore 40 réfugiés, dont 25 Juifs, 1 capitaine américain, 1 lieutenant d’aviation français... 6 jeunes Français, 2 Polonais et quelques Italiens, avec l’abbé Battman, déserteur alsacien».
Il ne nous est pas donné de savoir si ces vingt-cinq juifs, présents le 4 juin 1944 au Séminaire, faisaient partie des cinquante noms cités précédemment. Quoi qu’il en soit, le rédacteur anonyme conclut par ces mots: «Encore une fois, Marie a été “Tutela Domus”».