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«Ce qui les a frappés, c’est le mystère comme tel...»
Nous publions de nouveau un article de Gianni Cardinale, dans lequel sont cités de longs passages de la relation tenue le 25 septembre 1997 au Congrès eucharistique de Bologne par le cardinal Joseph Ratzinger, alors Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Ce dernier part d’une ancienne légende sur l’origine du christianisme en Russie pour représenter les éléments essentiels de l’enseignement de saint Paul sur l’Eucharistie
par Gianni Cardinale

Détail de la Crucifixion, Giotto et son atelier, Basilique inférieure Saint-François, Assise
Mais la leçon en elle même, qui avait pour titre L’eucharistie comme genèse de la mission a trouvé peu d’échos dans la presse. Et pourtant, il s’agissait d’une relation véritablement magistrale, exemple d’une catéchèse qui laisse transparaître stupeur et respect devant le mystère de la foi.
«Le mystère comme tel a fait briller devant la raison la puissance de la vérité»
Ratzinger commence par un récit: «Une vieille légende sur les origines du christianisme en Russie raconte qu’alors que le prince Vladimir de Kiev était à la recherche de la vraie religion pour son peuple, s’étaient présentés à lui, l’un après l’autre, les représentants de l’islam venus de Bulgarie, les représentants du judaïsme et les envoyés du Pape venus d’Allemagne, qui tous proposaient leur foi comme la vraie foi et la meilleure de toutes. Le prince n’aurait pourtant été satisfait d’aucune de ces propositions. Mais il finit par se décider quand ses envoyés, revenant d’une liturgie solennelle à laquelle ils avaient pris part dans l’église de Sainte-Sophie à Constantinople, lui eurent dit pleins d’enthousiasme: “Arrivés chez les Grecs, nous avons été conduits dans le lieu où ceux-ci célèbrent la liturgie pour leur Dieu... Nous ne savons pas si nous avons été dans le ciel ou sur la terre... nous avons fait l’expérience que, là, Dieu habite parmi les hommes...”». «Ce qui les a frappés», ajoute ensuite Ratzinger, «c’est le mystère comme tel qui justement, au-delà de toute discussion, a fait briller devant la raison la puissance de la vérité».
Ce récit offre à Ratzinger l’occasion de formuler un jugement sur la façon dont on conçoit et on pratique généralement, aujourd’hui, la liturgie: «Le concept de liturgie missionnaire», dit-il, «en usage depuis les années Cinquante, a quelque chose d’ambigu et de problématique. Dans de nombreux milieux de liturgistes, il a conduit, de façon tout à fait excessive, à faire de la part d’instruction que comporte la liturgie et de la compréhension de cette dernière, même pour les personnes extérieures, le critère premier de la forme liturgique. La théorie selon laquelle le choix des formes liturgiques devrait se faire à partir de points de vue “pastoraux” repose aussi sur la même erreur anthropocentrique».
Après cette introduction, Ratzinger aborde la première partie de sa leçon intitulée: «La théologie de la croix comme présupposé et comme fondement de la théologie eucharistique». «Si, donc, nous cherchons à saisir le lien entre eucharistie et foi selon saint Paul», dit le Préfet de l’ex-Saint-Office, «ce qui apparaît tout d’abord c’est l’interprétation de la mort du Christ en croix à travers des catégories cultuelles, interprétation qui constitue le présupposé interne de toute théologie eucharistique. Nous avons du mal, aujourd’hui, à percevoir la grandeur de cette intuition. Un événement en soi profane, l’exécution d’un homme de la façon la plus cruelle qui soit, est présenté comme liturgie cosmique, comme ouverture du ciel clos – comme l’événement dans lequel ce qui est donné à comprendre au fond de tout culte, ce qui est en vain poursuivi, devient enfin réalité». «On peut ainsi dire que la théologie de la croix est la théologie eucharistique et inversement. Sans la croix, l’eucharistie resterait un rituel vide, sans l’eucharistie, la croix ne serait qu’un événement cruel appartenant à l’histoire profane ».
«Signe d’un nouveau début»
Dans la seconde partie de sa leçon, Ratzingzer propose pour sujet la «Théologie eucharistique dans la première Lettre aux Corinthiens». «Si l’agneau représente avant tout le Christ», dit-il, «le pain devient, par voie de conséquence, le symbole de l’existence chrétienne. Le pain azyme devient le signe d’un nouveau début: le fait d’être chrétien est présenté comme une fête permanente qui débute avec la vie nouvelle». «L’eucharistie elle-même», poursuit-il, «[...] apparaît, en réalité, comme le fondement permanent de la vie des chrétiens, comme la force qui informe leur existence. [...] L’eucharistie est beaucoup plus qu’une liturgie et un rite, mais, d’autre part, elle fait voir aussi que la vie chrétienne est plus qu’un engagement moral...». «Le but le plus authentique et le plus profond de la création et, à son tour, de l’être humain voulu par le créateur», dit-il encore, «est précisément cette façon de devenir une seule chose, “Dieu tout en tous”. L’“éros” de la création est assumé par l’“agapè” du créateur et devient ainsi cet embrassement saint et béatifiant dont parle saint Augustin». «L’eucharistie n’offre aucune certitude, pour ainsi dire magique, de salut. Elle exige toujours notre liberté. Ainsi donc, le risque de perdre le salut continue d’exister, il faut garder les yeux fixés sur le jugement futur».
Le cardinal aborde alors «le dernier et le plus important texte eucharistique, à savoir la première Lettre aux Corinthiens qui comprend aussi le récit paulinien de l’institution de l’eucharistie: 11, 17-34». Commentant ce texte, Ratzinger déclare: «La crainte révérencielle est une condition fondamentale d’une vraie eucharistie et le fait que Dieu se fasse si petit, si humble, qu’il se donne à nous et se remette entre nos mains doit accroître notre révérence et nous empêcher de nous égarer dans la distraction et l’autosuffisance. Si nous nous rendons compte que Dieu est présent, et si nous nous comportons en conséquence, les autres pourront alors remarquer cela en nous, comme les envoyés du prince de Kiev qui ont fait l’expérience du ciel sur la terre».
«L’incarnation n’est pas une idée philosophique, mais un événement historique»
Le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi fait, à ce sujet, une observation capitale: «Dans la doctrine de l’eucharistie et dans le message de la résurrection», dit-il, «Paul opte, avec beaucoup de décision, pour l’obéissance à la tradition qui le lie jusque dans chacune de ses moindres paroles, puisqu’en elle nous parvient la réalité la plus sainte, celle qui offre donc un authentique soutien. Paul, l’esprit fougueux, créateur qui, à partir de sa rencontre avec le Christ ressuscité et de son expérience de la foi et du ministère, a ouvert de nouveaux horizons au christianisme, est en vérité, dans le domaine central de la foi, le fidèle administrateur qui n’“adultère” pas ( 2 Co, 2, 17) la parole, mais la transmet comme un don précieux de Dieu. Un don qui est soustrait à notre libre arbitre et constitue, pour cela même, un enrichissement pour nous tous». «C’est pourquoi», continue Ratzinger, «lorsque, aujourd’hui, on avance que si le pain de froment et le vin représentaient dans la civilisation méditerranéenne des offrandes, il faudrait également, dans d’autres civilisations, utiliser comme matière du sacrement des offrandes caractéristiques des différentes cultures, il s’agit de propositions fausses et profondément contraires au message biblique. L’incarnation dont il est question, n’est pas un quelconque principe général de philosophie, selon lequel le spirituel devrait toujours prendre corps et s’exprimer d’une façon qui corresponde aux différentes situations. L’incarnation n’est pas une idée philosophique mais un événement historique qui, dans sa singularité et sa vérité, est le point d’insertion de Dieu dans l’histoire et le lieu de notre contact avec lui. Si on la considère, comme la Bible l’exige, non comme un principe mais comme un événement, la conséquence est alors exactement le contraire: Dieu s’est lié lui-même à un point historique bien déterminé avec toutes ses limitations, et il veut que son humilité devienne la nôtre. Se laisser relier à l’incarnation signifie accueillir cet auto-assujettissement de Dieu: et précisément ces dons étrangers à d’autres milieux culturels – notamment au milieu culturel allemand – deviennent pour nous le signe de son action unique et singulière, de sa figure historique unique. Ils sont le signe de sa venue parmi nous, de celui qui, pour nous, est l’étranger et qui, par le moyen de ses dons, nous rend proches. La réponse à la condescendance divine ne peut-être qu’une humble obéissance qui, dans la tradition reçue et dans la fidélité à celle-ci, reçoit en don la certitude de la proximité de sa présence». «Paul», conclut le cardinal, «exige avec force de ceux qui vont communier qu’ils s’examinent eux-mêmes: “Celui qui mange et qui boit, s’il ne discerne le corps du Seigneur, mange et boit sa propre condamnation” ( 1 Co 11, 29) . Celui qui veut que le christianisme ne soit qu’une heureuse nouvelle, qu’il ne comporte aucune menace de jugement, celui-là le falsifie. La foi ne renforce pas la superbe de la conscience endormie ni l’autosuffisance de ceux qui font de leurs désirs la norme de leur vie et qui, ne concevant la grâce que comme un acquiescement de Dieu à tous les désirs de l’homme, dévalue ce faisant à la fois Dieu et les hommes. Mais l’homme qui souffre et qui lutte sait que “Dieu est plus grand que notre cœur” ( 1 Jn 3, 20) et qu’à chaque échec, je peux être plein de confiance parce que le Christ a souffert pour moi et a payé d’avance pour moi».
«La véritable essence de la mystique chrétienne»
La troisième partie de la leçon a pour thème «Le martyre, la vie chrétienne et le ministère apostolique comme réalisation de l’eucharistie». Ratzinger commence par y parler du martyre de saint Polycarpe comme d’un martyre qui «devient l’eucharistie du chrétien». Puis il analyse le verset 12, 1 de la Lettre aux Romains dans laquelle «l’apôtre exhorte les Romains à “offrir en hostie vivante, sainte et agréable à Dieu” leurs corps, c’est-à-dire leur personne; car c’est là leur “culte spirituel”. Ratzinger prête une attention toute particulière à la «dernière expression du texte grec, en réalité intraduisible», précise-t-il, «celle de “logikè latreia” – culte logique». «Nous trouvons la même expression», poursuit le cardinal, «dans le Canon Romain, lorsque, juste avant la consécration, nous prions pour que notre offrande devienne “rationabilis”. Il serait faible et même faux de traduire par “devienne raisonnable”. Nous prions plutôt pour qu’elle devienne un sacrifice du Logos. En ce sens nous prions pour la transformation des offrandes, et néanmoins, encore une fois, pas seulement pour cela. La prière va exactement dans le sens de la Lettre aux Romains: nous demandons que le Logos, le Christ, qui est le véritable sacrifice, nous prenne dans son offrande, nous “rende logos”, nous rende, au sens propre du mot, véritablement raisonnables, de sorte que son sacrifice devienne le nôtre et soit reçu par Dieu comme le nôtre, qu’il puisse nous être attribué». «Je suis convaincu», ajoute Ratzinger, «que le Canon Romain, dans son invocation, a lui aussi saisi la véritable intention de l’exhortation de Paul dans la Lettre aux Romains 12». Ainsi saint Paul, et donc le Canon Romain, «nous font comprendre la véritable essence de la mystique chrétienne. La mystique de l’identité, dans laquelle le Logos et l’intériorité de l’homme se fondent, est dépassée au moyen d’une mystique christologique: le Logos, qui est le Fils, nous rend fils dans la communion sacramentelle vécue. Et si nous devenons sacrifice quand nous devenons nous-mêmes selon le Logos, ce processus n’est pas limité à l’esprit qui laisserait le corps derrière lui comme quelque chose qui serait loin de Dieu. Le Logos est lui-même devenu corps et il se donne à nous dans son corps. C’est pourquoi nous sommes invités à offrir nos corps comme un culte selon le Logos, c’est-à-dire à être attirés dans toute notre existence corporelle dans la communion avec le Christ».
«Pour que la mission soit quelque chose de plus que de la propagande...»
Dans la foulée des réflexions précédentes, Ratzinger revient, en conclusion, au titre de sa leçon (L’eucharistie comme genèse de la mission) et évoque la figure de sainte Thérèse de Lisieux: «Pour que la mission soit quelque chose de plus que de la propagande pour une idée particulière ou de la publicité pour une communauté donnée – pour qu’elle vienne de Dieu et conduise à Lui, elle doit prendre sa source à une profondeur bien plus grande que les plans d’action et les stratégies que ces plans inspirent. Elle doit avoir une source plus élevée et plus profonde que la publicité et les techniques de persuasion. “Le christianisme n’est pas l’œuvre de la persuasion, mais quelque chose de vraiment grand”, a dit un jour, de façon très suggestive, saint Ignace d’Antioche. La forme dans laquelle Thérèse de Lisieux est patronne des missions et la façon dont elle l’est peuvent nous aider à comprendre ce que cela veut dire».