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ECCLESIAM SUAM
Tiré du n° 08/09 - 2010

RÉFLEXIONS SUR LE MYSTÈRE ET LA VIE DE L’ÉGLISE

«… tu as caché cela aux sages et aux habiles et tu l’as révélé aux tout petits» (Mt 11, 25)



par le cardinal Georges Cottier, op


Cardinal Georges Cottier

Cardinal Georges Cottier

Certaines interventions récentes de Benoît XVI ont ouvert d’originales et intéressantes pistes de réflexion sur une réalité tout à fait reconnue par la doctrine traditionnelle de l’Église: celle du sensus fidei du peuple de Dieu. J’ai été en particulier frappé par une remarque que le Pape a faite dans la catéchèse du 7 juillet, consacrée au bienheureux Duns Scoto. À cette occasion, Benoît XVI, parlant de la foi dans l’Immaculée Conception, a dit clairement que cette foi «était déjà présente dans le peuple de Dieu, tandis que la théologie n’avait pas encore trouvé la clef pour l’interpréter dans la totalité de la doctrine de la foi. Le Peuple de Dieu», a-t-il ajouté, «précède donc les théologiens, et tout cela grâce au sensus fidei surnaturel, c’est-à-dire à la capacité infusée par l’Esprit Saint, qui permet d’embrasser la réalité de la foi, avec l’humilité du cœur et de l’esprit. En ce sens», a encore fait remarquer le Pape, «le Peuple de Dieu est un “magistère qui précède” et qui doit être ensuite approfondi et accueilli intellectuellement par la théologie».
L’image du “magistère qui précède”, rapportée au sensus fidei du peuple de Dieu, me semble suggérer un critère efficace pour saisir de manière claire le rapport que celui-ci a avec le magistère ecclésial et la théologie.
La constitution conciliaire Lumen gentium, définit ainsi, au n° 12, le sensus fidei: «La collectivité des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint (cf. 1Jn 2, 20 et 27), ne peut se tromper dans la foi; ce don particulier qu’elle possède, elle le manifeste moyennant le sens surnaturel de foi qui est celui du peuple tout entier, lorsque, “des évêques jusqu’aux derniers des fidèles laïcs”, elle apporte aux vérités concernant la foi et les mœurs un consentement universel».
La foi en tant que telle n’erre pas. C’est une vertu théologale, c’est donc un don surnaturel de Dieu et celui qui la reçoit participe à sa manière au don prophétique du Christ. La source de cette infaillibilité est l’Esprit saint lui-même qui inspire et anime cette approche intuitive des mystères par laquelle le peuple de Dieu accède à la vérité révélée et sait aussi discerner le vrai du faux. Cette dynamique a été décrite en termes suggestifs par le cardinal Charles Journet dans son œuvre Le message révélé de 1963, à partir d’une citation de saint Thomas: «“La lumière de la foi”, dit saint Thomas, “fait voir les choses qui sont crues…; l’habitus de la foi incline en effet l’esprit de l’homme à assentir aux choses de la vraie foi, non aux autres”. Il y a proportion, adaptation secrète, connaturalité, entre la vertu de foi qui vit dans l’âme du chrétien et les données à croire qui lui sont présentées par la révélation: de part et d’autre, en effet, c’est un même Esprit qui agit: ici par la lumière prophétique, là par la lumière sanctifiante. D’où l’inclination spontanée du fidèle à consentir à la vérité révélée. Cette inclination s’intensifie quand la foi est amoureuse, quand elle est rendue pénétrante, intuitive et comme divinatrice par les dons de l’Esprit saint. Elle entre alors dans les profondeurs, elle pressent, elle suggère, par un sûr instinct, ce qui, s’y trouvant encore implicite et caché, est prêt à éclore et à s’y manifester».
Le sensus fidei ne doit évidemment pas être identifié avec l’opinion commune de la majorité, il ne se définit pas sur la base des statistiques issues des sondages. Dans l’histoire de l’Église, il est arrivé que, dans certains contextes, le sensus fidei ait été manifesté par des individualités isolées, par des saints particuliers, tandis que l’opinion commune adhérait à des doctrines non conformes à la foi apostolique. C’est ce qui se produisit quand, sous l’influence du jansénisme, on insistait sur la sévérité du jugement de Dieu au détriment de sa miséricorde.
Dans le même ouvrage, Journet décrit aussi la relation qui existe entre le sensus fidei et le magistère de l’Église: les deux réalités – explique Journet – doivent être distinguées: la première «n’est ni un enseignement ni un magistère, mais seulement la persuasion expérimentale d’une vérité». Et si, d’un côté, la foi, en tant que don de l’Esprit, ne peut errer, de l’autre «le fidèle, même en état de grâce, même fervent, peut errer, mêler à sa foi des données ou des sentiments étrangers. À moins d’être éclairé comme l’étaient les apôtres, il a besoin d’être aidé, dirigé, jugé par le magistère divinement assisté». Dans cette perspective, le magistère des évêques réunis autour du successeur de Pierre a pour tâche de discerner et de confirmer ce qui est pressenti, indiqué et anticipé par le sensus fidei. Quand ils exercent cette fonction, le pape et les évêques attestent seulement qu’une vérité perçue et accueillie par le sensus fidelium peut effectivement être reconnue et accueillie comme le développement d’une donnée déjà contenue dans le depositum fidei, le dépôt de la foi. Cette dynamique, comme le disait Benoît XVI dans sa catéchèse sur Duns Scoto, a eu une manifestation exemplaire dans la définition des dogmes marials de l’Immaculée Conception et de l’Assomption de Marie. Ces articles de la foi apostolique ont été définis de façon prééminente sur la base du sensus fidelium. La dévotion populaire pour la conception immaculée de Marie reconnaissait déjà l’apostolicité de cette doctrine bien avant qu’elle ne fût dogmatiquement définie. Avec ces définitions dogmatiques, les papes n’entendaient certainement pas inventer ou ajouter quelque nouvelle théorie théologique, mais seulement reconnaître ce qui était déjà dans le cœur de l’Église.
Dans cette perspective, de nombreuses pages encore stimulantes ont été écrites sur la consultation des fidèles en matière de doctrine par le bienheureux John Henry Newman, dans son célèbre article paru sur la revue The Rambler en juillet 1859 et republié en Italie par la maison d’édition Morcelliana, en 1991.
Newman écrivit cet ouvrage pour répondre aux attaques de «certaines âmes candides», scandalisées par un article paru précédemment sur la même revue, dans lequel il était dit que les fidèles avaient été consultés pour la préparation de la définition dogmatique de l’Immaculée Conception. L’argumentation présentée par Newman en cette occasion constitue un concentré encore très actuel d’arguments historiques et doctrinaux tendant à documenter la nature du sensus fidelium comme instrumentum traditionis.
«”La lumière de la foi”, dit saint Thomas, “fait voir les choses qui sont crues…; l’habitus de la foi incline en effet l’esprit de l’homme à assentir aux choses de la vraie foi, non aux autres”. Il y a proportion, adaptation secrète, connaturalité, entre la vertu de foi qui vit dans l’âme du chrétien et les données à croire qui lui sont présentées par la révélation: de part et d’autre, en effet, c’est un même Esprit qui agit: ici par la lumière prophétique, là par la lumière sanctifiante»
Selon Newman, «la tradition de l’Église, confiée per modum unius à toute l’Église dans ses différentes composantes et fonctions, se manifeste de façon différente selon les époques: parfois par la bouche de l’épiscopat, parfois à travers les docteurs, parfois encore à travers le peuple, les liturgies, le rite, les cérémonies, les disputes et tous ces événements que l’on range sous le nom d’“histoire”. Il en résulte qu’aucun des canaux de cette tradition ne peut être négligé, même si l’on admet sans réserve que le don de discerner, de discriminer, de définir et de promulguer une partie de la tradition réside seulement dans l’ Ecclesia docens». Pour prouver le rôle décisif joué par le sensus fidelium dans la vie et l’histoire de l’Église, Newman rappelle l’épisode emblématique de la crise arienne: «Il n’est pas sans signification que, même du point de vue historique, le IVe siècle ait été une époque de grands docteurs tels que les saints Athanase, Hilaire, les deux Grégoire, Basile, Chrysostome, Ambroise, Augustin, lesquels, de plus, étaient, à l’exception d’un seul, également évêques. Cependant, durant cette période précisément, la tradition divine confiée à l’Église infaillible fut proclamée et défendue beaucoup plus par le peuple de Dieu que par l’épiscopat. […] En ce temps de grande confusion théologique, le dogme de la divinité de Notre Seigneur fut proclamé, défendu et préservé avec plus de force par l’ Ecclesia discens que par l’Ecclesia docens; le corps épiscopal ne fut pas à la hauteur de sa mission, tandis que le corps des fidèles resta fidèle à son baptême. […] Ce fut justement le peuple de Dieu qui, grâce à la divine Providence, soutint Athanase, Hilaire, Eusèbe de Vercelli et d’autres grands confesseurs solitaires qui, sans lui, auraient été perdants». Dans l’histoire de l’arianisme, Newman voit «un exemple éclatant de la situation de l’Église dans un moment historique où il fut nécessaire, pour connaître la tradition apostolique, d’avoir recours au peuple de Dieu» et en conclut que «la voix de la tradition peut, en certains cas, se manifester non à travers les Conciles, les Pères et les évêques, mais à travers le communis fidelium sensus».
Tout cela évidemment met aussi en cause la théologie. Si la recherche théologique veut se développer dans l’Église, au profit de toute la communauté des fidèles, elle a comme nécessaire point de référence le sensus fidei, qui se manifeste de manière éminente dans la sainteté. C’est pourquoi j’ai été frappé par le fait que justement dans le dernier discours adressé à la Commission théologique pontificale, le Pape ait reproposé la figure des «petits saints», en citant Bernadette et Thérèse de Lisieux comme celles qui «ont connu le mystère» et sont entrées «dans le cœur de l’Écriture sainte», alors que parfois l’essentiel reste caché à une théologie qui manifeste des prétentions à la scientificité. Déjà, par le passé, celui qui était alors le cardinal Ratzinger avait repris le critère exposé par saint Thomas d’Aquin selon lequel le fondement de la théologie authentique est la «science des saints». Pour saint Thomas – c’est ce qu’expliquait Ratzinger dans son livre Regarder le Christ – la théologie est une scientia subalternata, parce que «ce n’est pas elle qui voit et qui prouve ses fondements. Elle est pour ainsi dire suspendue au “savoir des saints”, à leur vision. […] Le travail des théologiens est de ce point de vue toujours “second”, dépendant de l’expérience réelle des saints. Privé de cette référence première, privé de cet ancrage intime dans une telle expérience, il perd son caractère de réalité. Voilà l’humilité qui s’impose aux théologiens… Sans le réalisme des saints, sans leur contact avec la réalité dont il est question, la théologie devient un pur jeu intellectuel et perd aussi son caractère scientifique».
Il apparaît parfois avec évidence qu’il y a dans la vie et dans l’œuvre de certains saints comme une anticipation prophétique, une signalisation anticipée de ce qui, dans le temps, sert à l’Église pour se conserver dans la foi apostolique. Les saints, quand ils sont encore sur la terre, n’ont pas la vision béatifique, ils sont dans la foi, mais les grandes intuitions de la foi animée par la charité et par les dons de l’Esprit saint font que les saints devinent, dans l’obscurité, les grandes vérités que nous verrons en toute clarté au ciel. En effet, pour saint Thomas, les saints sont avant tout les bienheureux. Je pense, par exemple, à certains saints modernes ou contemporains comme sainte Marguerite Marie Alacoque, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, sainte Faustine ou Mère Teresa: avec leur intuition de l’infinie miséricorde divine ils suggèrent ce à quoi il faut être attentif dans ce temps dramatique pour tous comme pour l’Église.


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