Portrait de Konrad Adenauer
Dignité, force et sacrifice pour le progrès de la patrie
L’intervention de notre directeur au XIVe Congrès international sur la Sainte Face qui s’est déroulé à l’Université pontificale urbanienne, les 9 et 10 octobre 2010
Giulio Andreotti
![Konrad Adenauer à l’occasion de la pose de la première pierre de l’usine d’automobiles Ford, à Cologne, quand il était bourgmestre de la ville, en octobre 1930 <BR>[© Associated Press/La Presse]](/upload/articoli_immagini_interne/1291385577658.jpg)
Konrad Adenauer à l’occasion de la pose de la première pierre de l’usine d’automobiles Ford, à Cologne, quand il était bourgmestre de la ville, en octobre 1930
[© Associated Press/La Presse]
Adenauer est encore aujourd’hui le symbole d’un caractère ferme et intransigeant, dépourvu de toute indulgence pour les manoeuvres tactiques qui, fréquemment, semblent l’instrument premier de l’action politique. Il fut de 1917 à 1933 le bourgmestre de Cologne et il resta à la tête de l’administration municipale de cette ville jusqu’à ce qu’il en fût chassé par les national-socialistes avec lesquels il n’avait accepté aucun compromis. Numéro un sur la “Liste blanche” de l’Allemagne dressée par l’armée américaine de libération, il fut rétabli en 1945 dans son poste et dut alors affronter les problèmes de la reconstruction d’une grande ville presque totalement détruite, dont la polulation était passée de 760 000 à 32 000 habitants. Ce fut un banc d’essai pour ce qui allait être – après quatre ans d’occupation alliée – la reprise nationale; et Adenauer orienta tout de suite cette reprise vers une forme de renaissance dans laquelle les facteurs moraux, dont la primauté était reconnue, étaient considérés comme essentiels. Et, en vérité, si les bombes avaient détruit hommes et choses, plus graves encore étaient les blessures spirituelles que la longue dictature hitlérienne avait provoquées dans l’âme allemande avec le racisme, la haine, la violence aveugle, l’arrogance à l’égard du reste du monde.
De plus: fuyant les régions allemandes qui restaient sous l’influence communiste russe, des milliers de personnes venaient se réfugier en Allemagne de l’Ouest. Cette situation faisait croître démesurément les besoins de la reconstruction et créait également de très délicats problèmes de coexistence psychologique qui n’étaient pas moins ardus que les problèmes matériels.
Face à des tâches aussi vastes et périlleuses, une partie non négligeable des démocrates chrétiens penchait pour une coalition gouvernementale avec les socialistes démocrates; et cela d’autant plus que, dans le premier gouvernement fédéral, était exclue jusqu’à l’existence d’un ministre des Affaires étrangères et d’un ministre de la Défense. Il semblait que ce fût le juste moment pour que se réalisât l’union de toutes les forces sans qu’aucun parti n’assumât de responsabilité face au pays.
Adenauer, qui n’était pas de cet avis, fit prévaloir ses vues. Il pensait que le seul moyen de faire progresser la démocratie et de s’habituer et d’habituer à “raisonner en démocrates” était d’avoir un gouvernement et une opposition, l’une contre l’autre. Et si cette idée était valable en général, à plus forte raison s’imposait-elle pour l’Allemagne qui avait tant besoin d’être et de paraître démocratique si elle voulait retrouver du crédit dans l’assemblée des nations.
Les succès de l’activité politique d’Adenauer et de ses gouvernements, dont personne ne peut sérieusement sous-estimer l’importance, restent inscrits dans l’histoire. La production économique de la République fédérale atteignit un tel niveau qu’il n’y avait pas de pays qui ne l’appréciât et, parfois, ne la craignît. Les démocrates chrétiens allemands montrèrent alors qu’ils savaient créer du travail – réalisant dans les faits la réévaluation de l’homme comme richesse – non seulement pour leurs concitoyens mais aussi pour des millions d’immigrés étrangers, circonstance sur laquelle on ne s’arrête pas toujours suffisamment.
Le développement culturel fut également sensible, tandis que la conscience démocratique des Allemands devint solide et responsable.
Adenauer savait jeter sur l’avenir un regard d’une acuité extraordinaire. Et c’est sur ce chemin qu’il rencontra de façon constructive De Gasperi. Celui-ci collabora avec efficacité à une reprise des rapports franco-allemands, laquelle renversa totalement les rivalités et les inimitiés historiques. La médiation silencieuse pour la Sarre, l’heureuse naissance du plan Schuman pour la Communauté du charbon et de l’acier, l’idée – que malheureusement la France fit échouer – d’une Communauté européenne de défense, l’Otan: ce sont-là quelques-unes des étapes sur lesquelles les aspirations et la volonté des deux grands démocrates chrétiens de l’après-guerre s’accordèrent fructueusement.
Pour plus d’exactitude, l’idée européenne d’Adenauer ne correspondait pas totalement à celle de De Gasperi, dans la mesure où le chancelier partait d’une plate-forme d’union franco-allemande dont pouvaient aussi faire partie l’Italie, l’Angleterre et le Benelux. De Gasperi, lui, était sans réserve pour une parité absolue et pour une intégration communautaire supranationale.
![Depuis la gauche, Robert Schuman,
Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer, les pères fondateurs de l’Europe unie, sur une photo de 1952
[© Associated Press/La Presse]](/upload/articoli_immagini_interne/1291385490924.jpg)
Depuis la gauche, Robert Schuman, Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer, les pères fondateurs de l’Europe unie, sur une photo de 1952 [© Associated Press/La Presse]
C’est aussi un mérite d’Adenauer de n’avoir jamais accompli aucune sorte de provocation à l’égard de la Russie et d’avoir au contraire cherché – et souvent obtenu – des ententes concrètes permettant de détendre les rapports. Et quand il devait prendre position sur l’unification allemande, il le faisait avec prudence et sérénité. Il s’inspirait souvent de la doctrine d’autrui, acceptant comme thèse de base pour l’unification celle qui avait été exposée de manière rhétorique par Khrouchtchev: «Chaque peuple doit choisir le système qui lui plaît».
Dans les dernières années de son activité politique, il se montra parfois un peu dur à l’égard des Américains, dont il fut par ailleurs toujours un allié loyal et reconnaissant (quoique dérangeant!). Je me rappelle le moment où, durant une campagne électorale, il attaqua le premier projet américain d’accord pour la non-prolifération des armes nucléaires: «Le plan américain», dit-il, «contient une théorie effroyable, dangereuse et radicalement erronée. Notre mot d’ordre devrait être: désarmement et non club atomique des trois».
On le trouvait parfois envahissant et excessif. Mais ce qu’il y a de sûr c’est qu’il entendait, en haussant volontairement la voix, réagir à temps contre un virage politique qui, annulant le laborieux travail de construction démocratique qui portait justement le sceau d’Adenauer, pouvait être fatal à l’Allemagne. La crainte d’un troc entre la sécurité allemande et la détente russo-américaine alarmait en effet l’homme d’État allemand qui voyait aussi le danger, en réaction, d’un glissement anti-démocratique qui aurait été spécialement délétère pour les jeunes allemands; et dans ce cas, le monde démocratique n’aurait plus été disposé à défendre contre l’URSS une Allemagne nostalgiquement repliée sur son passé. Étaient-ce des craintes non fondées? Toujours est-il que dénoncer ces dangers aidait à combattre les cercles américains qui s’orientaient vers un désengagement européen.
Il connut lui aussi les oppositions internes de parti, les escarmouches hostiles, l’amertume de certains abandons. Mais l’histoire lui a déjà rendu justice en faisant de la lumière de Konrad Adenauer un phare de civilisation qui rachète la barbarie inhumaine du dictateur Adolf Hitler. Et pour nous qui militâmes dans la Démocratie chrétienne, ce fut un motif d’orgueil et un thème de profonde méditation.