Pékin veut des évêques nommés par le Pape
Comment et pourquoi les récentes ordinations d’évêques chinois peuvent amorcer une évolution dans les rapports entre le Saint-Siège, l’Église en Chine et le gouvernement chinois, sur la question des nominations épiscopales
par Gianni Valente
Sur le long chemin des rapports entre l’Église catholique et la Chine, les changements importants se sont souvent passés en sourdine, révélés seulement par des indices que les agences spécialisées elles-mêmes, habituées aux annonces sensationnelles, ignoraient ou liquidaient sans autre explication. Or
certains épisodes récents survenus au-delà de la Grande Muraille dans un cadre de normalité apparente laissent entrevoir un changement de scénario possible, imminent et décisif en ce qui concerne la nomination des évêques, la question la plus brûlante et la plus délicate parmi toutes les anomalies qu’a vécues l’Église catholique chinoise depuis soixante ans.
![Paul Meng Quinglu ordonné évêque
de Hohhot, le 18 avril 2010 [© Ucanews]](/upload/articoli_immagini_interne/1280924663250.jpg)
Les faits
Depuis décembre 2007, aucune ordination épiscopale n’a eu lieu en Chine, bien que de multiples sièges diocésains soient restés vacants ou soient dirigés par des évêques de plus de quatre-vingts ans. Ce blackout a pris fin le 18 avril dernier avec la consécration du prêtre Paul Meng Quinglu, âgé de quarante-sept ans, qui est devenu évêque du diocèse de Hohhot en Mongolie intérieure, très rapidement suivie de celles de Joseph Shen Bin, ordonné évêque de Haimen (province de Jiangsu) le 21 avril, à l’âge de quarante ans, de Joseph Cai Bingrui, ordonné évêque de Xiamen (province du Fujian) le 8 mai, à l’âge de quarante-quatre ans, et enfin de Joseph Han Yingjin, ordonné le 24 juin évêque de Sanyuan (province du Shaanxi), à l’âge de cinquante-deux ans. Les quatre jeunes évêques avaient tous été nommés par le Pape et reconnus par les autorités chinoises. Il faut ajouter à ces quatre ordinations la cérémonie d’intronisation officielle de Matthias Du Jiang à la tête du diocèse de Bameng, qui a eu lieu le 8 avril dernier: cet évêque avait déjà été consacré en 2004 avec l’approbation du Saint-Siège, mais les autorités civiles n’avaient jamais autorisé que son statut épiscopal soit reconnu publiquement. Au fil du temps, l’orientation des fonctionnaires politiques locaux a évolué au point qu’ils ont reconnu Mgr Du comme évêque de ce diocèse, situé lui aussi en Mongolie intérieure.
Il n’est pas inutile de souligner certains dessous et certains détails de l’intronisation et des quatre nouvelles ordinations épiscopales. Au cours des liturgies de consécration, tous les consacrants étaient des évêques légitimes, en pleine et ouverte communion avec l’évêque de Rome. Dans un cas au moins, l’hypothèse qu’un évêque illégitime – Vincent Zhan Silu, évêque de Mindong, sans mandat pontifical – participe en tant que consacrant principal à la cérémonie de Xiamen a été abandonnée au moment de la célébration. Un autre évêque illégitime – Joseph Ma Yinglin, vice-président de l’Association patriotique des catholiques chinois – a pris part à la cérémonie d’intronisation du diocèse de Bameng, mais dans ce cas, le clergé, les religieuses et les laïcs présents avaient négocié avec les représentants du gouvernement pour que Mgr Ma Yinglin ne soit pas le célébrant principal de la messe, et, de fait, ce dernier a pris simplement place parmi les prêtres. Quant à la messe pour l’ordination épiscopale qui se déroulait à Xiamen, elle a vu la participation parmi les célébrants de Mgr Joseph Cheng Tsai-fa, archevêque émérite de Taipei. En effet, Mgr Tsai-fa est originaire de Xiamen, qui se trouve sur la côte chinoise juste en face de l’île de Taiwan. Le siège de Xiamen était vacant depuis vingt ans, et c’était la première fois qu’un évêque de Taiwan participait à une ordination épiscopale célébrée en Chine populaire.
Il se trouve – mais ce n’est pas un hasard – que quelques jours après cette petite série d’ordinations épiscopales, le Global Times, journal en langue anglaise qui sert à faire connaître à l’étranger le point de vue du Parti communiste chinois, a interviewé deux académiciens de grand prestige à propos de l’ordination des évêques, dans le contexte des relations entre la Chine et le Vatican. Les deux intellectuels, affiliés à l’appareil communiste chinois, ne se sont pas contentés de réaffirmer les lignes traditionnelles de la politique religieuse du gouvernement; ils ont aussi parlé d’aspects qui constituent une véritable solution de continuité par rapport aux anciens schémas. Après avoir mis en parallèle avec la situation actuelle les «conflits historiques» qui ont surgi dans le passé entre les États européens et l’Église en matière de nomination des évêques, Zhuo Xinping, directeur de l’Institut pour les religions mondiales de l’Académie chinoise pour les Sciences sociales, a attribué au gouvernement chinois la requête “minimale” que «les évêques nommés par le Vatican soient autorisés par le gouvernement, comme cela s’est fait au cours des siècles pour les autres religions», alors que «le Vatican continue a affirmer que l’ordination des évêques est une question de liberté religieuse». De son côté, Liu Peng, directeur de l’Institut Pushi pour les Sciences sociales, a déclaré au Global Times que l’évolution récente des relations entre la Chine et le Vatican montre que «le gouvernement chinois respecte davantage les croyances des catholiques et comprend mieux que la nomination des évêques de la part du Vatican est un élément central de la tradition catholique». Et de fait, la question des nominations épiscopales se trouve aujourd’hui en tête des problèmes non résolus entre le Vatican et la Chine. «Mais», suggère Liu, «il s’agit-là d’une question plus religieuse que politique. Et si un évêque peut être reconnu à la fois par le Vatican et par l’Association patriotique, cet évêque aura une plus grande autorité religieuse».
Que suggèrent les faits?
Dans les premières décennies de la République populaire, la politique religieuse du régime communiste visait à éliminer tout lien juridique et canonique entre l’Église en Chine et le Siège apostolique, décrit par la propagande comme une centrale impérialiste. Même quand se sont atténuées les formes les plus meurtrières de la persécution – comme celle de la Révolution culturelle, que les chrétiens ont subie comme leurs compatriotes –, les organismes patriotiques d’autogestion “démocratique” inspirés par le Parti (à commencer par l’Association patriotique des catholiques chinois) devaient veiller à ce que que l’Église marchât sur la voie des “trois autonomies”: indépendance, autogestion et autofinancement, et cela jusque dans les procédures de nomination des évêques, lesquelles devaient avoir lieu de manière totalement indépendante du Saint-Siège. En 1958, ont eu lieu les premières consécrations épiscopales sans le consentement pontifical. Comme l’a écrit l’agence Ucanews le 21 avril dernier, la Chine, même après la “réouverture” voulue par Deng Xiaoping à la fin des années Soixante-dix, «ne permettait à aucun candidat évêque d’être ordonné, si celui-ci avait reçu le mandat pontifical». La communion des évêques avec le Pape ne pouvait s’exprimer que comme un lien enfoui au fond de la conscience, sans aucune expression canonique. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à partir des années Quatre-vingt, s’est rapidement constitué un réseau d’évêques “clandestins”, ordonnés en communion avec Rome, hors de tout contrôle gouvernemental.
Lorsque l’on pense à ces débuts, le scénario qui sort des déclarations et des comportements récents des dirigeants chinois représente une sorte de révolution copernicienne. Les considérations qui transparaissent à travers les interventions des deux académiciens chinois laissent entendre que, pour la première fois, la nomination pontificale des évêques est explicitement reconnue comme condition sine qua non, comme élément incontournable de la gestion des ordinations épiscopales légitimes de l’Église catholique. Une acquisition théorique qui se manifeste déjà dans les récentes nominations et dans celles qui pourraient avoir lieu par la suite. Dans les milieux politiques et diplomatiques chinois, on entend dire que Pékin a fait parvenir au Vatican une quinzaine de noms de candidats en mesure d’occuper un nombre équivalent de sièges épiscopaux vacants, et que – ce n’est pas un hasard – cette liste correspondrait largement à celle que le Saint-Siège a établie pour une future nomination d’évêques.
En ce sens, les dernières ordinations épiscopales et celles qui devraient bientôt suivre peuvent être considérées comme le ballon d’essai d’un éventuel accord-cadre temporaire entre la Chine populaire et le Vatican sur la question des nominations épiscopales. En faisant allusion dans le Global Times aux évêques «autorisés par les deux parties», le professeur Liu Peng a esquissé les grandes lignes d’un accord de ce genre: «Lorsque la Chine décide d’approuver l’ordination d’un évêque», a dit l’académicien chinois, «elle envoie au Pape, par des voies discrètes, une liste de candidats possibles; après quoi les deux parties choisissent d’un commun accord». Un schéma simple qui fait émerger, à travers des mécanismes de sélection locale comme celui qui est confié aux représentants des paroisses, des noms de candidats approuvés par le gouvernement, noms qui sont ensuite soumis au Saint-Siège auquel reviendrait de façon contraignante le dernier mot. Ainsi serait tacitement enterré – et pour toujours – le vieux spectre d’une Église chinoise organisée localement, et l’éventualité de nouvelles ordinations épiscopales illégitimes serait définitivement exclue.
![Deux petites filles pendant le spectacle de Noël, avant la messe de minuit, dans une église de Pékin <BR>[© AFP/Getty Images]](/upload/articoli_immagini_interne/1280924663468.jpg)
Entre la parole et l’action
Si la road map qui devrait résoudre graduellement le problème des nominations épiscopales semble tracée, il n’est pas dit que sur ce chemin tout ira bien. Aucun accord ne pourrait être conclu si n’étaient pas obtenues au préalable des garanties pour les communautés catholiques dites “clandestines”, qui sont tolérées mais parfois soumises à des vexations par les autorités civiles et par les appareils de police qui les jugent hors-la-loi. De même, les cas d’évêques et de prêtres encore soumis à des formes de détention ou assignés à résidence devraient être préalablement résolus. Par ailleurs, une éventuelle réunion, dans un avenir proche, du Comité des représentants catholiques pourrait aussi être une cause de frictions. Cette assemblée représente la plus haute instance de la politique religieuse du régime à l’égard de l’Église catholique. C’est dans son cadre que les représentants délégués de tous les diocèses enregistrés auprès de l’administration publique sont périodiquement convoqués pour la distribution des charges dans les organismes officiels de l’Église de Chine, y compris le Collège des évêques (un organe composé d’évêques chinois reconnus par le gouvernement mais non par le Saint-Siège), qui est resté sans président depuis la mort de Joseph Liu Yuanren, l’évêque illégitime de Nanjing, mort en 2004. Mais ce qui est nouveau, c’est que la commission vaticane sur l’Église en Chine a publié à la fin de sa réunion annuelle, et précisément le 25 mars dernier, un communiqué officiel dans lequel les évêques chinois sont invités à éviter «des gestes (comme par exemple, des célébrations sacramentelles, des ordinations épiscopales, ou la participation à des réunions) qui contredisent la communion avec le Pape qui les a nommés pasteurs et qui créent des difficultés parfois angoissantes au sein des communautés ecclésiales respectives». Après cette sollicitation du Vatican, de nombreux évêques autorisés par le Pape risqueraient de se trouver en difficulté s’ils étaient convoqués comme représentants de leur diocèse à la prochaine réunion du Comité. À la fin d’avril, trois d’entre eux avaient confié anonymement à l’agence Ucanews que le souhait formulé par la commission vaticane les avait mis «dans une position difficile». Ils avaient fait remarquer qu’un éventuel acte de présence à un congrès national «qui n’a rien à voir avec l’esprit de l’Église, dans la mesure où celui-ci est convoqué par le gouvernement», ne devait pas être mis sur le même plan qu’un acte aussi grave que la participation à une ordination illicite. «Les officiels nous accuseront de ne pas aimer notre pays si nous ne participons pas à cette rencontre, et l’action de l’Église risquerait alors de se heurter à de grandes difficultés», a dit l’un d’entre eux, tandis qu’un autre a avoué son intention de participer passivement à la réunion – si celle-ci est convoquée – «pour gagner du terrain en faveur du travail pastoral et pour ne pas mettre les officiels locaux dans l’embarras», en ajoutant qu’«il ne serait pas réaliste de ne pas participer au Comité».
Encore une fois, en dépit de leur pleine communion avec l’évêque de Rome, une partie des évêques chinois pourraient être exposés aux attaques de ceux qui les accusent de ne pas réagir assez fermement face aux ingérences tyranniques des autorités civiles dans la vie de l’Église. S’ils participent massivement à une éventuelle réunion du Comité national des représentants catholiques, ils pourraient mettre le Saint-Siège dans l’embarras. S’ils renoncent en grand nombre à participer à l’Assemblée, ils pourraient prêter le flanc à de nouvelles rétorsions venant de certains secteurs de la nomenklatura chinoise qui supportent mal la ligne de dialogue inaugurée avec le Vatican.
Sortir d’une nouvelle impasse
À supposer qu’une future convocation du Comité ouvre une énième phase critique dans les rapports entre Pékin et le Vatican, on peut espérer que ce nouvel écueil sera contourné grâce à une méthode d’une efficacité éprouvée, qui est d’allier la clarté des avertissements et des déclarations de principe avec une forme de souplesse qui permet de suivre l’évolution des situations concrètes sur le terrain.
En ce sens, la nouvelle attitude des dirigeants chinois par rapport aux nominations des évêques peut laisser prévoir des changements d’une grande portée.
Si les héritiers de Mao et de Deng ont changé d’idée et prennent désormais très sérieusement en considération la nomination pontificale des évêques, ce n’est pas parce que les cadres du Parti ont suivi d’improbables cours d’ecclésiologie. Les nouveaux dirigeants ont simplement pris acte du fait qu’un évêque illégitime n’a aucune autorité auprès des fidèles. «Les derniers évêques nommés sans mandat pontifical», a raconté l’académicien chinois Ren Yanli à 30Giorni, «restent isolés et personne ne veut prendre l’eucharistie de leurs mains pendant la messe». Les dirigeants chinois tiennent à maintenir un certain contrôle social sur les activités ecclésiales et il leur est plus utile d’avoir comme interlocuteurs des évêques socialement respectés et obéis, que des fantoches vieillis et solitaires qui sont aux mains de la section Affaires religieuses du Parti. Le but déclaré du leadership chinois n’est pas de s’ingérer dans la vie religieuse ou d’attenter à la nature sacramentelle et apostolique de la réalité ecclésiale chinoise. Cela ne l’intéresse pas, et les dirigeants chinois ne semblent pas chercher à y comprendre quelque chose. Or c’est justement cette indifférence du régime envers les seules choses qui fondent et qui nourrissent l’Église («car celle-ci ne possède d’autre vie que celle de la grâce», Paul VI, Credo du peuple de Dieu) qui peut se révéler comme un allié paradoxal dans la recherche d’une solution graduelle des problèmes non résolus dans les rapports entre le Saint-Siège et la Chine populaire. Depuis Cyrus, le roi de Perse, toute l’histoire du salut est constellée de tentatives des pouvoirs civils qui, à force de poursuivre leurs intérêts mondains, finissent par faciliter sans le vouloir le chemin du peuple de Dieu dans le temps. En approuvant l’ordination des évêques choisis sur la base de l’agrément du Siège apostolique, le gouvernement chinois lui-même peut contribuer, à sa manière et dans les limites de ses compétences, à mettre en acte les suggestions pastorales que Benoît XVI a exposées dans sa Lettre aux catholiques chinois de mai 2007. De sorte que, dans le train en pleine course de la Chine d’aujourd’hui et de demain, les héritiers des martyrs du XXe siècle puissent facilement jouir des trésors de la grâce et «vivre une vie calme et tranquille, en toute piété et dignité» (1Tm 2, 2).
![Paul Meng Quinglu ordonné évêque
de Hohhot, le 18 avril 2010 [© Ucanews]](/upload/articoli_immagini_interne/1280924663250.jpg)
Paul Meng Quinglu ordonné évêque de Hohhot, le 18 avril 2010 [© Ucanews]
Depuis décembre 2007, aucune ordination épiscopale n’a eu lieu en Chine, bien que de multiples sièges diocésains soient restés vacants ou soient dirigés par des évêques de plus de quatre-vingts ans. Ce blackout a pris fin le 18 avril dernier avec la consécration du prêtre Paul Meng Quinglu, âgé de quarante-sept ans, qui est devenu évêque du diocèse de Hohhot en Mongolie intérieure, très rapidement suivie de celles de Joseph Shen Bin, ordonné évêque de Haimen (province de Jiangsu) le 21 avril, à l’âge de quarante ans, de Joseph Cai Bingrui, ordonné évêque de Xiamen (province du Fujian) le 8 mai, à l’âge de quarante-quatre ans, et enfin de Joseph Han Yingjin, ordonné le 24 juin évêque de Sanyuan (province du Shaanxi), à l’âge de cinquante-deux ans. Les quatre jeunes évêques avaient tous été nommés par le Pape et reconnus par les autorités chinoises. Il faut ajouter à ces quatre ordinations la cérémonie d’intronisation officielle de Matthias Du Jiang à la tête du diocèse de Bameng, qui a eu lieu le 8 avril dernier: cet évêque avait déjà été consacré en 2004 avec l’approbation du Saint-Siège, mais les autorités civiles n’avaient jamais autorisé que son statut épiscopal soit reconnu publiquement. Au fil du temps, l’orientation des fonctionnaires politiques locaux a évolué au point qu’ils ont reconnu Mgr Du comme évêque de ce diocèse, situé lui aussi en Mongolie intérieure.
Il n’est pas inutile de souligner certains dessous et certains détails de l’intronisation et des quatre nouvelles ordinations épiscopales. Au cours des liturgies de consécration, tous les consacrants étaient des évêques légitimes, en pleine et ouverte communion avec l’évêque de Rome. Dans un cas au moins, l’hypothèse qu’un évêque illégitime – Vincent Zhan Silu, évêque de Mindong, sans mandat pontifical – participe en tant que consacrant principal à la cérémonie de Xiamen a été abandonnée au moment de la célébration. Un autre évêque illégitime – Joseph Ma Yinglin, vice-président de l’Association patriotique des catholiques chinois – a pris part à la cérémonie d’intronisation du diocèse de Bameng, mais dans ce cas, le clergé, les religieuses et les laïcs présents avaient négocié avec les représentants du gouvernement pour que Mgr Ma Yinglin ne soit pas le célébrant principal de la messe, et, de fait, ce dernier a pris simplement place parmi les prêtres. Quant à la messe pour l’ordination épiscopale qui se déroulait à Xiamen, elle a vu la participation parmi les célébrants de Mgr Joseph Cheng Tsai-fa, archevêque émérite de Taipei. En effet, Mgr Tsai-fa est originaire de Xiamen, qui se trouve sur la côte chinoise juste en face de l’île de Taiwan. Le siège de Xiamen était vacant depuis vingt ans, et c’était la première fois qu’un évêque de Taiwan participait à une ordination épiscopale célébrée en Chine populaire.
Il se trouve – mais ce n’est pas un hasard – que quelques jours après cette petite série d’ordinations épiscopales, le Global Times, journal en langue anglaise qui sert à faire connaître à l’étranger le point de vue du Parti communiste chinois, a interviewé deux académiciens de grand prestige à propos de l’ordination des évêques, dans le contexte des relations entre la Chine et le Vatican. Les deux intellectuels, affiliés à l’appareil communiste chinois, ne se sont pas contentés de réaffirmer les lignes traditionnelles de la politique religieuse du gouvernement; ils ont aussi parlé d’aspects qui constituent une véritable solution de continuité par rapport aux anciens schémas. Après avoir mis en parallèle avec la situation actuelle les «conflits historiques» qui ont surgi dans le passé entre les États européens et l’Église en matière de nomination des évêques, Zhuo Xinping, directeur de l’Institut pour les religions mondiales de l’Académie chinoise pour les Sciences sociales, a attribué au gouvernement chinois la requête “minimale” que «les évêques nommés par le Vatican soient autorisés par le gouvernement, comme cela s’est fait au cours des siècles pour les autres religions», alors que «le Vatican continue a affirmer que l’ordination des évêques est une question de liberté religieuse». De son côté, Liu Peng, directeur de l’Institut Pushi pour les Sciences sociales, a déclaré au Global Times que l’évolution récente des relations entre la Chine et le Vatican montre que «le gouvernement chinois respecte davantage les croyances des catholiques et comprend mieux que la nomination des évêques de la part du Vatican est un élément central de la tradition catholique». Et de fait, la question des nominations épiscopales se trouve aujourd’hui en tête des problèmes non résolus entre le Vatican et la Chine. «Mais», suggère Liu, «il s’agit-là d’une question plus religieuse que politique. Et si un évêque peut être reconnu à la fois par le Vatican et par l’Association patriotique, cet évêque aura une plus grande autorité religieuse».
Que suggèrent les faits?
Dans les premières décennies de la République populaire, la politique religieuse du régime communiste visait à éliminer tout lien juridique et canonique entre l’Église en Chine et le Siège apostolique, décrit par la propagande comme une centrale impérialiste. Même quand se sont atténuées les formes les plus meurtrières de la persécution – comme celle de la Révolution culturelle, que les chrétiens ont subie comme leurs compatriotes –, les organismes patriotiques d’autogestion “démocratique” inspirés par le Parti (à commencer par l’Association patriotique des catholiques chinois) devaient veiller à ce que que l’Église marchât sur la voie des “trois autonomies”: indépendance, autogestion et autofinancement, et cela jusque dans les procédures de nomination des évêques, lesquelles devaient avoir lieu de manière totalement indépendante du Saint-Siège. En 1958, ont eu lieu les premières consécrations épiscopales sans le consentement pontifical. Comme l’a écrit l’agence Ucanews le 21 avril dernier, la Chine, même après la “réouverture” voulue par Deng Xiaoping à la fin des années Soixante-dix, «ne permettait à aucun candidat évêque d’être ordonné, si celui-ci avait reçu le mandat pontifical». La communion des évêques avec le Pape ne pouvait s’exprimer que comme un lien enfoui au fond de la conscience, sans aucune expression canonique. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à partir des années Quatre-vingt, s’est rapidement constitué un réseau d’évêques “clandestins”, ordonnés en communion avec Rome, hors de tout contrôle gouvernemental.
Lorsque l’on pense à ces débuts, le scénario qui sort des déclarations et des comportements récents des dirigeants chinois représente une sorte de révolution copernicienne. Les considérations qui transparaissent à travers les interventions des deux académiciens chinois laissent entendre que, pour la première fois, la nomination pontificale des évêques est explicitement reconnue comme condition sine qua non, comme élément incontournable de la gestion des ordinations épiscopales légitimes de l’Église catholique. Une acquisition théorique qui se manifeste déjà dans les récentes nominations et dans celles qui pourraient avoir lieu par la suite. Dans les milieux politiques et diplomatiques chinois, on entend dire que Pékin a fait parvenir au Vatican une quinzaine de noms de candidats en mesure d’occuper un nombre équivalent de sièges épiscopaux vacants, et que – ce n’est pas un hasard – cette liste correspondrait largement à celle que le Saint-Siège a établie pour une future nomination d’évêques.
En ce sens, les dernières ordinations épiscopales et celles qui devraient bientôt suivre peuvent être considérées comme le ballon d’essai d’un éventuel accord-cadre temporaire entre la Chine populaire et le Vatican sur la question des nominations épiscopales. En faisant allusion dans le Global Times aux évêques «autorisés par les deux parties», le professeur Liu Peng a esquissé les grandes lignes d’un accord de ce genre: «Lorsque la Chine décide d’approuver l’ordination d’un évêque», a dit l’académicien chinois, «elle envoie au Pape, par des voies discrètes, une liste de candidats possibles; après quoi les deux parties choisissent d’un commun accord». Un schéma simple qui fait émerger, à travers des mécanismes de sélection locale comme celui qui est confié aux représentants des paroisses, des noms de candidats approuvés par le gouvernement, noms qui sont ensuite soumis au Saint-Siège auquel reviendrait de façon contraignante le dernier mot. Ainsi serait tacitement enterré – et pour toujours – le vieux spectre d’une Église chinoise organisée localement, et l’éventualité de nouvelles ordinations épiscopales illégitimes serait définitivement exclue.
![Deux petites filles pendant le spectacle de Noël, avant la messe de minuit, dans une église de Pékin <BR>[© AFP/Getty Images]](/upload/articoli_immagini_interne/1280924663468.jpg)
Deux petites filles pendant le spectacle de Noël, avant la messe de minuit, dans une église de Pékin
[© AFP/Getty Images]
Si la road map qui devrait résoudre graduellement le problème des nominations épiscopales semble tracée, il n’est pas dit que sur ce chemin tout ira bien. Aucun accord ne pourrait être conclu si n’étaient pas obtenues au préalable des garanties pour les communautés catholiques dites “clandestines”, qui sont tolérées mais parfois soumises à des vexations par les autorités civiles et par les appareils de police qui les jugent hors-la-loi. De même, les cas d’évêques et de prêtres encore soumis à des formes de détention ou assignés à résidence devraient être préalablement résolus. Par ailleurs, une éventuelle réunion, dans un avenir proche, du Comité des représentants catholiques pourrait aussi être une cause de frictions. Cette assemblée représente la plus haute instance de la politique religieuse du régime à l’égard de l’Église catholique. C’est dans son cadre que les représentants délégués de tous les diocèses enregistrés auprès de l’administration publique sont périodiquement convoqués pour la distribution des charges dans les organismes officiels de l’Église de Chine, y compris le Collège des évêques (un organe composé d’évêques chinois reconnus par le gouvernement mais non par le Saint-Siège), qui est resté sans président depuis la mort de Joseph Liu Yuanren, l’évêque illégitime de Nanjing, mort en 2004. Mais ce qui est nouveau, c’est que la commission vaticane sur l’Église en Chine a publié à la fin de sa réunion annuelle, et précisément le 25 mars dernier, un communiqué officiel dans lequel les évêques chinois sont invités à éviter «des gestes (comme par exemple, des célébrations sacramentelles, des ordinations épiscopales, ou la participation à des réunions) qui contredisent la communion avec le Pape qui les a nommés pasteurs et qui créent des difficultés parfois angoissantes au sein des communautés ecclésiales respectives». Après cette sollicitation du Vatican, de nombreux évêques autorisés par le Pape risqueraient de se trouver en difficulté s’ils étaient convoqués comme représentants de leur diocèse à la prochaine réunion du Comité. À la fin d’avril, trois d’entre eux avaient confié anonymement à l’agence Ucanews que le souhait formulé par la commission vaticane les avait mis «dans une position difficile». Ils avaient fait remarquer qu’un éventuel acte de présence à un congrès national «qui n’a rien à voir avec l’esprit de l’Église, dans la mesure où celui-ci est convoqué par le gouvernement», ne devait pas être mis sur le même plan qu’un acte aussi grave que la participation à une ordination illicite. «Les officiels nous accuseront de ne pas aimer notre pays si nous ne participons pas à cette rencontre, et l’action de l’Église risquerait alors de se heurter à de grandes difficultés», a dit l’un d’entre eux, tandis qu’un autre a avoué son intention de participer passivement à la réunion – si celle-ci est convoquée – «pour gagner du terrain en faveur du travail pastoral et pour ne pas mettre les officiels locaux dans l’embarras», en ajoutant qu’«il ne serait pas réaliste de ne pas participer au Comité».
Encore une fois, en dépit de leur pleine communion avec l’évêque de Rome, une partie des évêques chinois pourraient être exposés aux attaques de ceux qui les accusent de ne pas réagir assez fermement face aux ingérences tyranniques des autorités civiles dans la vie de l’Église. S’ils participent massivement à une éventuelle réunion du Comité national des représentants catholiques, ils pourraient mettre le Saint-Siège dans l’embarras. S’ils renoncent en grand nombre à participer à l’Assemblée, ils pourraient prêter le flanc à de nouvelles rétorsions venant de certains secteurs de la nomenklatura chinoise qui supportent mal la ligne de dialogue inaugurée avec le Vatican.
Sortir d’une nouvelle impasse
À supposer qu’une future convocation du Comité ouvre une énième phase critique dans les rapports entre Pékin et le Vatican, on peut espérer que ce nouvel écueil sera contourné grâce à une méthode d’une efficacité éprouvée, qui est d’allier la clarté des avertissements et des déclarations de principe avec une forme de souplesse qui permet de suivre l’évolution des situations concrètes sur le terrain.
En ce sens, la nouvelle attitude des dirigeants chinois par rapport aux nominations des évêques peut laisser prévoir des changements d’une grande portée.
Si les héritiers de Mao et de Deng ont changé d’idée et prennent désormais très sérieusement en considération la nomination pontificale des évêques, ce n’est pas parce que les cadres du Parti ont suivi d’improbables cours d’ecclésiologie. Les nouveaux dirigeants ont simplement pris acte du fait qu’un évêque illégitime n’a aucune autorité auprès des fidèles. «Les derniers évêques nommés sans mandat pontifical», a raconté l’académicien chinois Ren Yanli à 30Giorni, «restent isolés et personne ne veut prendre l’eucharistie de leurs mains pendant la messe». Les dirigeants chinois tiennent à maintenir un certain contrôle social sur les activités ecclésiales et il leur est plus utile d’avoir comme interlocuteurs des évêques socialement respectés et obéis, que des fantoches vieillis et solitaires qui sont aux mains de la section Affaires religieuses du Parti. Le but déclaré du leadership chinois n’est pas de s’ingérer dans la vie religieuse ou d’attenter à la nature sacramentelle et apostolique de la réalité ecclésiale chinoise. Cela ne l’intéresse pas, et les dirigeants chinois ne semblent pas chercher à y comprendre quelque chose. Or c’est justement cette indifférence du régime envers les seules choses qui fondent et qui nourrissent l’Église («car celle-ci ne possède d’autre vie que celle de la grâce», Paul VI, Credo du peuple de Dieu) qui peut se révéler comme un allié paradoxal dans la recherche d’une solution graduelle des problèmes non résolus dans les rapports entre le Saint-Siège et la Chine populaire. Depuis Cyrus, le roi de Perse, toute l’histoire du salut est constellée de tentatives des pouvoirs civils qui, à force de poursuivre leurs intérêts mondains, finissent par faciliter sans le vouloir le chemin du peuple de Dieu dans le temps. En approuvant l’ordination des évêques choisis sur la base de l’agrément du Siège apostolique, le gouvernement chinois lui-même peut contribuer, à sa manière et dans les limites de ses compétences, à mettre en acte les suggestions pastorales que Benoît XVI a exposées dans sa Lettre aux catholiques chinois de mai 2007. De sorte que, dans le train en pleine course de la Chine d’aujourd’hui et de demain, les héritiers des martyrs du XXe siècle puissent facilement jouir des trésors de la grâce et «vivre une vie calme et tranquille, en toute piété et dignité» (1Tm 2, 2).