Une page nouvelle dans les relations entre juifs et chrétiens
Ce n’est pas la première fois que Benoît XVI est accueilli dans une synagogue, mais il n’échappe à personne que ce qui est arrivé le 17 janvier, dans ce coin de la ville où vit au bord du Tibre une communauté juive riche d’une histoire dense, remarquable, n’est pas une simple affaire romaine
Giulio Andreotti
![Benoît XVI et le rabbin Riccardo Di Segni dans la synagogue de Rome, le 17 janvier [© Osservatore Romano]](/upload/articoli_immagini_interne/1269870194890.jpg)
Benoît XVI et le rabbin Riccardo Di Segni dans la synagogue de Rome, le 17 janvier [© Osservatore Romano]
Je me souviens qu’en avril 1986, mon cœur s’est rempli de joie lorsque Jean Paul II est entré dans le Grand Temple de Rome, accueilli par le grand rabbin Elio Toaff: c’était en effet la première fois qu’un pape entrait dans la synagogue. Mais bien qu’il se fût agi d’un événement très important, cette innovation introduite dans le dialogue entre chrétiens et juifs apparaissait alors comme un épisode isolé.
La démarche de Benoît XVI représente en revanche une étape dans un parcours qui se poursuit, fût-ce dans un juste silence, et qui connaîtra certainement de nouveaux tournants.
Ce n’est pas la première fois que Benoît XVI est accueilli dans une synagogue, mais il n’échappe à personne que ce qui est arrivé le 17 janvier, dans ce coin de la ville où vit au bord du Tibre une communauté juive riche d’une histoire dense, remarquable, n’est pas une simple affaire romaine. Bien au contraire, c’est justement parce que cet événement a eu lieu à Rome qu’il constitue un passage chargé de significations, qui aura des répercussions tout au long du chemin de réconciliation entre catholiques et juifs. Et nous ne pouvons pas ne pas tenir compte du fait que certaines étapes historiques ont lieu parce que la situation est désormais mûre pour tourner la page et regarder vers l’avenir.
Le grand rabbin de Rome Riccardo Di Segni a rappelé, à juste titre, l’importance du Concile Vatican II qui a constitué un tournant courageux, mais qui, voudrais-je ajouter, avait mûri depuis longtemps, même si l’on avait peur de l’affronter. Sur le plan historique, on se souvient aussi que c’est avec Jean XXIII que l’on a décidé de retirer de la liturgie du Vendredi Saint la prière pro perfidis Iudaeis, dont les mots étaient empreints de dureté; mais si un groupe de prêtres d’avant-garde avait déjà pris, des années auparavant, l’initiative de supprimer cette prière (Roncalli et don Giulio Belvederi en faisaient partie, et certains de ses membres furent ensuite discrédités et – à tort – taxés de modernisme), ce n’est pas par hasard. Monseigneur Belvederi m’a en effet expliqué que même si, dans ce contexte, l’adjectif “perfides” n’avait pas la signification négative que lui donne le langage commun, la liturgie ne se prête pas aux subtilités littéraires.
Certes, en tant que catholique romain élevé dans sa jeunesse avec l’interdiction d’entrer dans des édifices de culte non catholiques, même pour des obsèques, je ne peux qu’apprécier le chemin parcouru jusqu’ici, surtout parce qu’il ne s’est pas agi d’un changement d’orientation réservé aux initiés, mais d’un véritable “demi tour” dans le vécu de l’Église.
Nous autres catholiques, nous avons dépassé toute velléité de discrimination envers les juifs. Discriminations qui ne se sont pas seulement manifestées avec les odieuses lois raciales de 1938 (même si, déjà à l’époque, beaucoup d’entre nous avaient perçu l’éloignement de l’école de nos camarades juifs comme profondément injuste), mais aussi avec une manière de souligner la diversité du peuple juif sur fond d’hostilité et de méfiance.
Je crois qu’aujourd’hui, bien que subsistent des différences évidentes et irréductibles sur le plan théologique, les temps peuvent être mûrs pour que puisse se développer une orientation sur le plan pratique et social que je définirais de communion avec les juifs; orientation qui est une conséquence logique du chemin parcouru jusqu’ici. Autrefois, le simple fait d’y penser aurait peut-être été jugé bizarre, mais aujourd’hui, nous pouvons, de manière responsable, recueillir les fruits des résultats obtenus.
J’espère donc que nous pourrons toujours plus nous débarrasser de la mesquinerie culturelle qui a parfois pesé sur les relations entre chrétiens et juifs; et dans cette perspective, la béatification même de Pie XII ne constitue vraiment pas un obstacle. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails, mais si l’on excepte certaines positions que je définirais factieuses de part et d’autre, le dialogue et la compréhension réciproques peuvent aussi s’approfondir sans que disparaissent le respect réciproque et la cohérence avec le jugement des historiens. Ceci est aussi important pour les jeunes, pour qu’ils jettent sur ces problèmes un regard nouveau, débarrassé de fardeaux qui viennent du passé et sont le fruit de la politique plus que de la théologie.
![Jean Paul II avec le rabbin Elio Toaff à l’occasion de la visite du Pape à la synagogue de Rome, le 13 avril 1986 [© Romano Siciliani]](/upload/articoli_immagini_interne/1269870194968.jpg)
Jean Paul II avec le rabbin Elio Toaff à l’occasion de la visite du Pape à la synagogue de Rome, le 13 avril 1986 [© Romano Siciliani]
L’histoire nous enseigne que les relations entre chrétiens et juifs ont connu au fil du temps des motifs de convergence et de divergence. Il serait illusoire d’effacer les points de divergence d’un coup d’éponge, et je crois que la bonne orientation consiste à se tourner vers l’avenir sans se faire conditionner négativement par des événements du passé (que personne ne peut nier). Avec attention, avec prudence, et comme je l’ai dit, dans le respect réciproque.
La situation politique au Moyen-Orient, avec l’interminable crise arabo-israélienne, a elle aussi des répercussions sur le dialogue entre juifs et catholiques qu’elle rend difficile, voire parfois impossible. Mais, même s’il est impossible de changer certaines positions qui appartiennent au domaine spirituel, on ne peut en aucun cas considérer notre rapport avec les juifs et ceux de la communauté juive avec nous comme un simple rapport entre diplomaties différentes.
Ce sont des sujets difficiles, parfois imprégnés d’un caractère passionnel qui er à nous calmer, parce que même si, heureusement, le racisme n’existe plus, il a laissé derrière lui une certaine manière de poser les problèmes avec des idées préconçues.
Nous savons qu’il y a encore des choses à comprendre et à résoudre, mais elles ne doivent pas être une pierre d’achoppement sur notre parcours. Nous devons nous en débarrasser courageusement, dans l’intérêt de tous.