Écoles catholiques en Jordanie
La stratégie de la discrétion
La discrétion et l’adaptation aux changements de la situation politique ont été dès les temps apostoliques la caractéristique des chrétiens dans les terres d’au-delà du Jourdain. Une attitude accommodante qui a bien fonctionné jusqu’à aujourd’hui. Mais maintenant…
par Gianni Valente

Liturgie de suffrage dans l’église orthodoxe d’Amman pour les 57 victimes des attentats qui ont frappé la capitale jordanienne en novembre 2005
Aujourd’hui, dans le Royaume hachémite, il n’y a que quelques dizaines de milliers de baptisés. Mais dans les terres d’Outre-Jourdain où Jésus reçut le baptême, la foi chrétienne n’a jamais été étrangère. Jésus arriva lui-même à Gadara, dont les ruines se trouvent près de l’actuelle Umm Qays et il y guérit, selon l’évangile de Matthieu, deux possédés du démon. Saint Paul, quant à lui, allait par la suite, comme l’atteste l’Épître aux Galates, traverser le pays lors de son voyage en Arabie. Dans une grotte découverte à Ader, dans la propriété de la paroisse locale de Saint-Joseph, des croix peintes sur les parois montrent, au dire des spécialistes du Studium biblicum franciscanum, que cette petite grotte était déjà au Ier siècle un lieu de rencontre pour les chrétiens. Mais ce sont surtout les ruines d’innombrables églises du IVe et du Ve siècle, dispersées dans toute la Jordanie qui attestent qu’à cette époque le christianisme jordanien était florissant dans les centres urbains hellénisés.
Durant cette période, des évêques de cités comme Philadelphia (l’actuelle Amman), Esbus et Aila (l’actuelle Akaba) prennent part au Concile de Nicée. La foi en Jésus atteint aussi ce qui reste de l’ancien peuple des Nabatéens, dont l’ancienne capitale Petra aura sa cathédrale en 447. En dehors des centres urbains, des tribus arabes, nomades et semi-nomades, du désert deviennent elles aussi chrétiennes. Dans la première moitié du VIIe siècle, quand les incursions des cavaliers arabes donnent le départ de la conquête islamique, certains de ces clans tribaux nouent des alliances avec ces envahisseurs de même sang qu’eux, et s’assurent leur protection en payant des tributs. La tribu encore influente aujourd’hui d’al-Azeizat (“les renforts”) combat en particulier au côté des milices du Prophète, ce qui lui vaut son nom et le respect durable des nouveaux dominateurs. Dans les siècles suivants, alors que les villes hellénisantes se dépeuplent et déclinent, une très faible présence chrétienne subsiste pendant des siècles, dans les territoires d’Outre-Jourdain, grâce à ces tribus marginales, dans une région devenue elle aussi marginale après le transfert du calife à Bagdad. L’installation artificielle et éphémère des principautés croisées d’Outre-Jourdain ne modifie pas la situation. Ce n’est qu’avec l’arrivée des Ottomans que revient dans la région un semblant d’administration politique et territoriale qui met les minorités religieuses dans une situation de subordination mais leur permet de conserver leurs particularités. Les chrétiens de Transjordanie – le recensement en compte moins de trois mille sous le règne de Soliman II – sont presque tous soumis à la juridiction du patriarche grec-orthodoxe de Jérusalem, mais celui-ci ne leur apporte aucun soin pastoral. Dans l’anarchie qui continue à marquer la vie de la région, les tribus conservent le faible lien qui les rattache au christianisme, essentiellement pour marquer leur différence avec les autres clans tribaux de foi islamique. «Les Bédoins chrétiens de Jordanie, non moins belliqueux que leurs voisins musulmans, sauront s’en faire respecter. Quant aux tribus trop vulnérables, il leur est loisible de se mettre, en acquittant une redevance, sous la protection de tribus musulmanes plus puissantes» (J.P. Valognes, Vie et mort des chrétiens d’Orient, Fayard, Paris 1994, p. 618).
Pour construire églises et écoles, l’amitié avec les cheiks locaux et aussi avec les hauts fonctionnaires turcs devait s’acheter avec quelques cadeaux. Toute l’habileté consistait seulement à maintenir cette générosité dans des limites raisonnables
Les sacro-saints dessous-de tables
Au milieu du XIXe siècle, les Églises chrétiennes de Palestine – latines, grecques-catholiques, anglicanes – passent avec l’assentiment de la Sublime Porte de l’autre côté du Jourdain, à la recherche de fidèles autochtones. Le Patriarcat de Jérusalem se révèle rapidement être la réalité pastorale la plus dynamique. Grâce surtout à la fondation des premières écoles, des missionnaires pieux et dégourdis, à la longue barbe broussailleuse – il y a parmi eux Jean Morétain, Giuseppe Gatti, Alessandro Macagno –, vivent une aventure apostolique unique et exaltante au milieu d’hommes politiques corrompus, du tribalisme barbare et du fanatisme religieux, dans un milieu clos et primitif. «En disant le Dominus vobiscum et en prêchant à mes paroissiens, je voyais en bas plus de cornes et de têtes d’animaux que de fidèles», raconte le père Morétain en décrivant sa première messe célébrée à Salt, dans une maison de chrétiens qui servait aussi d’étable. Pour construire des églises, des écoles et autres bâtiments, il faut souvent pactiser avec la corruption et la rapacité des autorités turques de la région. «Selon les us et les coutumes les mieux établis», écrit Pierre Médebielle dans son histoire de la mission de Salt, «l’amitié indispensable avec les cheiks locaux et aussi avec les hauts fonctionnaires turcs devait s’acheter par quelques cadeaux. Toute l’habileté consistait seulement à maintenir cette générosité dans des limites raisonnables».
Déjà à cette époque, l’imperméabilité religieuse est, dans les relations avec les musulmans, une règle absolue commune aux deux parties. Médebielle, toujours, raconte l’histoire d’un chrétien qui, en 1882, décapita de ses mains sa fille parce qu’elle s’était donnée à un musulman. Mais, l’interdiction de chercher à convertir mise à part, la vie commune se déroule d’habitude tranquillement, et connaît même des moments d’affabilité réciproque. Ainsi, par exemple, un cheik de Karak écrit au patriarche de Jérusalem pour lui demander d’envoyer un prêtre qui puisse s’occuper de ses concitoyens chrétiens. La fragile pax chrétienne est interrompue ici et là par l’explosion de conflits tribaux ou à cause du fanatisme de quelque chef musulman. Mais les communautés chrétiennes subissent surtout les contrecoups de la politique occidentale au Moyen-Orient. La Première Guerre mondiale offre un prétexte pour les plus violentes représailles anti-chrétiennes dans la région, les Turcs poussant les musulmans à la razzia. Les chrétiens sont alors obligés de fuir sur les pas des troupes anglaises. Le retour, après la guerre, offre un spectacle désolant: les églises sont transformées en étables, les maisons religieuses et les écoles sont détruites. Une lettre de Bichara Farwagi, à cette époque curé de Salt, donne une idée de la situation: «La vue de Salt fait pitié: Fuheis brûle encore et le gouverneur me dit qu’elle n’est plus qu’un tas de ruines. […] Tout cela demande de nouvelles forces».

Le roi Abdullah et la princesse Rania avec les chefs des Églises chrétiennes de Jordanie, sur une photo de 2001. Le premier à gauche est Georges El-Murr, archevêque de Petra et Philadelphia des grecs-melkites
La Jordanie d’aujourd’hui est habituellement rangée parmi les pays islamiques “modérés”. Et pourtant le Royaume hachémite, né sous la tutelle du protectorat britannique de Transjordanie qui l’avait précédé, n’a jamais caché sa nature d’État musulman. Dans ce pays dirigé par une dynastie qui légitime son pouvoir par sa descendance directe de Mahomet, les théories laïcisantes et progressistes du nationalisme panarabe qui, jusqu’aux années Soixante-dix, se répandaient dans les pays voisins, de la Syrie, à l’Égypte, à l’Irak, n’ont jamais pris racine. Et au moment où d’autres pays arabes déclenchaient des campagnes policières contre les Frères musulmans, en Jordanie, les militants du mouvement du renouveau islamique ainsi que les rigoristes de la Salafiya ont toujours joui de la pleine liberté d’action et de propagande. L’interpénétration de la religion musulmane et des institutions de l’État n’a jamais été remise en cause. Le grand mufti et les imams des mosquées sont nommés par le pouvoir civil qui surveille leurs activités. Les autres dignitaires musulmans sont consultés pour vérifier la conformité des décisions du gouvernement aux préceptes coraniques.
Les chrétiens de Jordanie n’ont jamais soulevé d’objections de principe au fait que les institutions soient légitimées par la religion musulmane et se sont contentés de profiter de l’application “modérée” des règles coraniques de la part de ceux qui régnaient. L’islam est religion d’État mais la Constitution de 1952 sanctionne l’égalité de tous les Jordaniens devant la loi, sans aucune discrimination fondée «sur la race, la discipline et la religion». «La libre expression de toutes les formes de culte et de religion est garantie, en accord avec les moeurs qui sont celles de la Jordanie» ainsi que la liberté d’enseignement («les Congrégations auront le droit d’établir et de maintenir leurs propres écoles pour l’éducation de leurs membres», dit l’article 19).
Dans les tempêtes et les difficultés qu’a traversées la Jordanie ces dernières décennies, les minorités chrétiennes ont habituellement manifesté un respect loyal et reconnaissant pour la dynastie hachémite. Les vagues récurrentes de réfugiés palestiniens qui fuyaient les territoires occupés par Israël ont progressivement et de façon irréversible modifié le profil ethnique et démographique du pays. Dans les années Soixante, quelques chrétiens palestiniens de Jordanie – comme le marxiste Nayef Hawatmeh, originaire de Salt, faisaient partie de la direction de l’OLP et des autres organisations palestiniennes – véritable État dans l’État – que le roi Hussein a fait démanteler et expulser du pays, le fameux “septembre noir” de 1970. Mais c’est le seul moment où l’on a vu chez certains sujets chrétiens d’origine palestinienne une hésitation entre la dynastie musulmane “protectrice” et le militantisme politique révolutionnaire qui semblait viser au renversement de la monarchie.
Les violons d’Anjara
Ce qu’ont paradoxalement acquis les chrétiens jordaniens en se montrant si conciliants à l’égard des circonstances historiques, c’est une grande visibilité publique et une importance politique et sociale certainement disproportionnée par rapport au faible pourcentage des baptisés dans la population jordanienne.

Jeunes filles catholiques irakiennes participant à la messe dans la paroisse du Christ-Roi à Misdar, dans le centre d’Amman
Rien d’étrange, donc, à ce que les riches familles chrétiennes de Jordanie, supportant mal leur inquiétude devant l’avenir, envoient beaucoup de leurs enfants à l’étranger. Ainsi, sans pressions apparentes, l’émigration des chrétiens jordaniens apporte sa contribution à la silencieuse extinction des communautés chrétiennes dans les pays arabes, laquelle est aussi un effet collatéral des géopolitiques inconsidérées de l’Occident au Moyen-Orient.
Mais tout le monde n’a pas la possibilité de partir. Et, de toutes façons, les enfants de l’école d’Anjara n’y pensent même pas. Maintenant que le père Hugo a trouvé deux violons et engagé comme maître le directeur musulman de la musique militaire, ils voudraient passer toutes les après-midi à jouer à devenir de grands musiciens.
OCCASIONS DE CHARITÉ
Il y a plusieurs manières d’apporter son soutien aux écoles du Patriarcat latin en Jordanie (jumelages scolaires, soutien financier à distance d’élèves particuliers). Pour toute information, on peut contacter le père Hanna Kildani (e-mail: kildani@wanadoo.jo) ou Nader Twal (e-mail: ntwal@hcef.org).
On peut aussi envoyer des offrandes sur un compte bancaire à la Jordan National Bank
À libeller au nom de:
General Administration-Latin Patriarchate Schools;
Jordan National Bank
c/c bancaire 5002301035500443-04;
Swift Code: JONBJOAX;
Branch: Private Banking Branch.
Les Sœurs de la Famille religieuse du Verbe Incarné accueillent dans leur maison d’Anjara dix enfants orphelins ou venant de situations familiales problématiques. Pour toute information sur cette initiative on peut contacter le curé de la paroisse Hugo Alaniz (hugoalaniz@ive.org).
On peut aussi envoyer des offrandes au compte bancaire ouvert à la Bank of Jordan
À libeller au nom de:
Patricia Carbajal;
Bank of Jordan
c/c bancaire 0013030870640001;
Swift Code: BJORJOAX;
Branch: Ajlun Branch.