POURQUOI AUGUSTIN AURAIT DÉFERNDU GALILÉE DEVANT L'INQUISITION
Le Doctor gratiæ et la connaissance du monde sensible
Interview du père Nello Cipriani, professeur titulaire à l’Institut Patristique Augustinianum: «Chez Augustin, l’idée que nous pouvons avoir une connaissance certaine du monde extérieur n’est pas une simple affirmation abstraite. Il la fait valoir même lorsqu’il s’agit d’établir le rapport entre l’enseignement de l’Écriture et les résultats des sciences naturelles»
Interview de Nello Cipriani par Lorenzo Cappelletti
Depuis les années
Quatre-vingt-dix, le père Nello Cipriani, membre de la
congrégation des augustins, consulteur de la Congrégation
pour la doctrine de la foi, professeur titulaire à l’Institut
de Patristique Augustinianum fondé à Rome par Paul VI, est
intervenu plusieurs fois dans la revue 30Jours à propos de l’actualité de la
pensée de saint Augustin. Nous reprenons avec lui un dialogue qui ne
s’est jamais interrompu – sauf sur le papier –,
incités à la fois par un débat sur le rapport entre
foi et science qui semble se faire plus âpre aujourd’hui et par
ses nouvelles recherches, qui peuvent justement contribuer à
clarifier ces questions et à apaiser la controverse.

Quel est l’objet de vos recherches les plus
récentes?
NELLO CIPRIANI: Je me suis occupé récemment de l’épistémologie de saint Augustin, c’est-à-dire que j’ai voulu étudier la manière dont il entend le mot scientia. Je me suis rendu compte que, dans les premières années qui ont suivi sa conversion, il entendait encore ce terme dans le sens que lui donnait la tradition platonique et aristotélicienne. Il entendait le mot scientia comme la connaissance rationnelle des réalités intelligibles éternelles et immuables, objet de la spéculation métaphysique et mathématique, à commencer par celle de Dieu. Or ce concept très intellectuel de scientia excluait à la fois la connaissance des choses contingentes, celles qui adviennent dans le temps, et celle du monde sensible. Mais dans la période du presbytérat, saint Augustin opère un véritable tournant épistémologique, parce qu’il découvre une deuxième scientia: l’étude de l’Écriture, passage obligé pour parvenir à la scientia des choses éternelles. Cette découverte est le fruit d’une lecture de saint Paul, qui parle du don de la science en le distinguant du don de la sagesse. Ceci fait que dans De doctrina christiana, la science devient avant tout l’étude approfondie de l’Écriture, selon une méthode inspirée par des critères scientifiques. Il y a déjà là une grande nouveauté épistémologique. Mais ensuite, dans le De Trinitate (en particulier dans les livres XII et XIII), saint Augustin arrive à distinguer science et sagesse de manière encore plus approfondie. La science n’est plus seulement la connaissance de ce qui est advenu au cours du temps, c’est-à-dire de l’histoire du salut et de la morale chrétienne, toutes deux contenues dans l’Écriture, mais elle inclut la foi temporelle, historique, que l’Église met en Dieu et dans les biens éternels. Dans ce concept de science, l’objet devient encore plus vaste et il représente tout ce qui est temporel et qui concerne la foi. La tâche d’une telle scientia, qui n’appartient pas nécessairement à tout le monde, est de soutenir la foi des croyants à travers la défense contre les hérésies.
Quel intérêt peut avoir cette découverte à propos du parcours épistémologique de saint Augustin?
CIPRIANI: La chose est intéressante parce que les grands philosophes grecs comme Platon et Aristote ne faisaient pas rentrer dans l’épistémé, c’est-à-dire dans la scientia, ce qui advient dans le temps; alors que pour Augustin, comme je l’ai dit, la scientia s’applique aux res temporales, c’est-à-dire aux faits historiques et même à tous les phénomènes naturels. Or, lorsqu’on parle d’Augustin, on lui attribue très souvent l’épithète de “platonicien”; on le considère comme dépendant complètement du platonisme. En réalité, Platon ne tenait pas la connaissance sensible en grande estime, il y voyait une doxa, une opinion, et ne lui attribuait pas la capacité de fournir des connaissances certaines. En revanche, dès le De vera religione, Augustin affirme explicitement que les sens ne trompent pas et ensuite, dans le De Trinitate, il dit tout aussi explicitement: loin de nous l’idée de soutenir que les choses que nous connaissons à travers les sens ne sont pas vraies. C’est tout le contraire de Platon. En outre, chez saint Augustin, l’idée que nous pouvons avoir une connaissance certaine du monde extérieur n’est pas une simple affirmation abstraite. Il la fait valoir même lorsqu’il s’agit d’établir le rapport entre l’enseignement de l’Écriture et les résultats des sciences naturelles. On le constate surtout dans le De Genesi ad litteram, dans lequel saint Augustin appelle téméraire le chrétien qui prend à la lettre une expression biblique en s’érigeant contre les résultats obtenus avec certitude par les savants de son temps. Il soutient en effet que l’Écriture n’entend pas nous enseigner comment le monde est fait, c’est-à-dire qu’elle n’entend pas nous donner une explication scientifique des phénomènes naturels, mais bien plutôt nous enseigner le chemin du salut. En outre, dans le De Genesi ad litteram, non seulement il reconnaît que les auteurs sacrés n’ont pas l’intention de se prononcer sur la manière dont le monde est fait, mais il arrive même à soutenir que les savants peuvent, grâce à leurs calculs et à leurs expériences, obtenir des résultats absolument certains que les chrétiens doivent accepter sans les opposer à l’Écriture, à condition, bien entendu, qu’il s’agisse de résultats scientifiques vraiment certains, obtenus grâce à une méthode sérieuse.
Si on avait écouté Augustin à l’époque, le fameux procès de Galilée n’aurait pas eu lieu.
CIPRIANI: Sans aucun doute. Galilée lui-même, dans une lettre de 1615, en arrive à citer saint Augustin quinze fois, d’un côté pour affirmer sa foi et de l’autre, sa liberté de savant. L’erreur d’avoir fait dire à l’Écriture ce qu’elle ne dit absolument pas est extrêmement grave. Ce n’est pas l’Écriture qui s’oppose à la science. C’est plutôt une interprétation de l’Écriture assujettie à la culture du temps qui a empêché l’Église de l’époque de suivre l’enseignement d’Augustin. Il était possible d’éviter le conflit entre Galilée et l’Inquisition: il aurait suffi de tenir compte de l’enseignement d’Augustin, qui avait déjà reconnu l’autonomie de la science bien des siècles auparavant.
Il est fort intéressant, ce Galilée augustinien.
CIPRIANI: La recherche de saint Augustin sur le concept de scientia imprègne toute sa réflexion philosophique et théologique et le mène à des conquêtes qui ne seront récupérées qu’au bout de nombreux siècles: d’abord par saint Thomas, en ce qui concerne la théologie (au début de sa Somme théologique, saint Thomas a repris le concept de scientia de saint Augustin pour définir l’objet et le but de la théologie), puis par Galilée, en ce qui concerne les sciences naturelles.

D’après ce que vous dites, il semble que
saint Augustin, en excluant qu’il y ait opposition entre la science
et l’Écriture, ait devancé ce qui est
généralement considéré comme le fruit de
l’enquête exégétique moderne. Comment Augustin
a-t-il pu être un si formidable précurseur?
CIPRIANI: Saint Augustin est certainement arrivé à ces résultats à travers sa réflexion et grâce à la grande attention qu’il prêtait à l’enseignement de l’Écriture, mais il y a un autre aspect important, qui lui vient de son expérience personnelle. Saint Augustin a été manichéen pendant neuf ans, puis il s’est progressivement éloigné de cette croyance (il l’écrit dans le Livre V des Confessions), justement parce qu’il avait été déçu par la constatation que l’enseignement manichéen, qui prétendait donner une explication vraie et certaine de tout, y compris des phénomènes naturels, était en réalité en contradiction avec l’enseignement des physiciens, et en particulier avec leurs explications concernant les éclipses de la lune et du soleil. En effet, les manichéens interprétaient ces phénomènes à la lumière de la lutte mythique entre le bien et le mal, qui constituait le point central de leur religion; mais Augustin s’était rendu compte (il écrit qu’il avait lu tous les livres qu’il avait pu trouver sur la question) que les explications complètement différentes données par les physiciens avaient trouvé leur confirmation dans les faits. En effet, ces derniers avaient été capables de prévoir les éclipses de la lune et du soleil de nombreuses années à l’avance. C’est en constatant l’erreur des manichéens, qui voulaient expliquer les phénomènes naturels par le mythe religieux, qu’Augustin a été mis sur ses gardes et qu’il a fait en sorte que les chrétiens ne tombent pas dans le même piège. Et c’est pour cela que lorsqu’il lit l’Écriture, saint Augustin veut la sauvegarder de cette perte de crédibilité et qu’il prend soin de distinguer ce que l’Écriture veut enseigner de ce qu’elle ne veut pas enseigner.
Le développement des sciences naturelles a-t-il été favorisé par cette critique de l’attitude mythique, par cette “démythisation” avant la lettre, pour citer la fameuse expression de Bultmann?
CIPRIANI: Saint Augustin reconnaît le fait que les savants sont effectivement capables d’obtenir des résultats certains en matière de connaissance du monde, mais, dans la mesure où ces connaissances étaient très limitées à son époque, il garde toujours une certaine prudence vis-à-vis de l’étude de la nature. Il ne cesse de répéter que non seulement cette étude ne contribue pas particulièrement au salut éternel des fidèles, mais que même sur le plan humain, ses bénéfices sont plutôt limités. Il se réfère surtout à certaines sciences, comme la science médicale dont les résultats étaient plutôt décevants à son époque. Il reconnaît que sur le plan des principes, la médecine pourrait être utile pour la santé de l’homme, mais il n’y trouve guère d’intérêt pratique. En somme, Augustin a la conviction qu’il existe effectivement la possibilité d’obtenir des résultats certains dans la connaissance du monde extérieur, mais on trouve chez lui un certain scepticisme quant à l’utilité de cette connaissance.
Mais la conception augustinienne permet d’accepter sans réticence les réels progrès accomplis à l’époque moderne et contemporaine par les sciences de la nature, en matière de recherche fondamentale comme de recherche appliquée.
CIPRIANI: Je crois que saint Augustin pourrait nous apprendre à accorder une plus grande confiance à la raison humaine et par conséquent à la capacité de mieux connaître le monde qui nous entoure. C’est vrai, il entend s’occuper de Dieu et de l’âme – il le dit d’ailleurs dès les Soliloquia – mais on trouve chez lui, perceptible dès ses débuts et plus affirmée encore avec la maturité, une confiance dans la connaissance du monde extérieur, connaissance qui peut même aider à mieux comprendre l’Écriture. Saint Augustin fait remarquer plusieurs fois dans le De Genesi ad litteram que la science pourrait nous enseigner à ne pas prendre à la lettre certaines expressions bibliques, et vice-versa, à ne pas tomber dans l’allégorie lorsque le texte doit être pris à la lettre.
Pour revenir à la question de la soi-disant rationalité des manichéens, que répondent ces derniers à saint Augustin?
CIPRIANI: Comme je l’ai dit, saint Augustin raconte qu’il s’était rendu compte du contraste existant, au sujet des phénomènes célestes comme les révolutions des étoiles, les éclipses du soleil, de la lune et ainsi de suite, entre l’enseignement des savants et les livres des manichéens. Il exposait donc ces problèmes à ses amis manichéens et il leur demandait des explications, mais ceux-ci se dérobaient à ses questions en disant que leur évêque Faustus lui aurait répondu et aurait résolu toutes ces difficultés. Mais lorsque Faustus a fini par arriver à Carthage, en 383, il a humblement reconnu son ignorance sur les questions et les doutes soulevés par Augustin. Celui-ci l’a jugé plutôt sympathique, il a apprécié sa modestie, son éloquence, son style de bon rhéteur, mais il a perdu sa confiance dans le manichéisme dont même les membres les plus autorisés étaient incapables de répondre «à sa soif», écrit-il.

Où l’écrit-il?
CIPRIANI: Dans le livre V des Confessions, au chapitre six. La déception éprouvée par le jeune Augustin devant les manichéens, dont les explications des phénomènes naturels s’opposaient à celles de la science, a peut-être quelque chose à voir avec celle de nombreux jeunes d’aujourd’hui qui, à cause de leur ignorance en matière de religion et de l’imprudence de certains moralisateurs chrétiens, risquent de penser que l’enseignement de l’Écriture s’oppose aux résultats des sciences modernes et donc de perdre confiance dans l’Écriture et dans la foi chrétienne elle-même. Saint Augustin est toujours actuel. Écoutez ce passage du De Genesi ad litteram I, 19, 39 auquel j’ai fait allusion tout à l’heure, que Galilée cite intégralement dans sa lettre de 1615 à la grande duchesse Christine de Toscane: «Il arrive assez souvent en effet que, sur la terre, le ciel, les éléments de ce monde, sur le mouvement et la révolution des astres ou encore sur leur grandeur et leur distance, sur les éclipses du soleil et de la lune, sur le cycle des années et des saisons, sur la nature des animaux, des plantes, des pierres et autres choses semblables, un homme même non chrétien ait des connaissances telles qu’il les tienne pour indubitablement établies par la raison et l’expérience. Or, il est extrêmement choquant et dommageable – et c’est une attitude dont il faut se garder à tout prix – qu’il entende un chrétien tenir sur de tels sujets des propos délirants en ayant l’air de s’appuyer sur les Écritures. En voyant ce dernier se tromper, comme on dit, de toute la distance du ciel à la terre, il pourra difficilement se retenir de rire. Ce qui est fâcheux, ce n’est pas tellement qu’un homme qui divague prête à rire, mais c’est que, aux yeux des gens qui ne partagent pas notre foi, nos écrivains passent pour avoir professé de telles opinions et, au plus grand dam de ceux dont le salut nous tient à cœur, soient considérés comme des ignares dont il faut critiquer et réfuter les dires. Car lorsque, en des matières qui leur sont parfaitement connues, ceux qui ne sont pas chrétiens surprennent un chrétien en flagrant délit d’erreur et le voient tenir des propos inconsistants en se réclamant de nos saint Livres, comment pourront-ils croire ce que disent ces Livres de la résurrection des morts, de l’espérance de la vie éternelle et du royaume des cieux, s’ils pensent que ces écrits renferment nombre d’erreurs sur des choses qu’on peut dès maintenant connaître par expérience ou prouver par des raisons indubitables? On ne peut assez dire quelle source d’ennuis et de tristesse sont, pour leurs frères plus sages, ces chrétiens téméraires et présomptueux, lorsque, se voyant repris et convaincus d’erreur, à propos de leurs opinions fausses et erronées, par ceux qui ne reconnaissent pas l’autorité de nos Livres saints, ils s’efforcent, pour défendre ce qu’ils avancent avec tant de légèreté téméraire et de flagrante erreur, de faire appel à ces mêmes Livres saints pour étayer leurs dires: ils vont jusqu’à en citer de mémoire de longs passages qu’ils pensent pouvoir alléguer en leur faveur, “sans savoir ni ce qu’ils disent, ni de quoi ils se font les champions”».
Pour conclure cette interview, ajoutons que le commentaire de saint Jean Damascène à cette dernière phrase que saint Augustin a tirée de la Première Épître à Timothée (1, 7) est fort significatif, et qu’il pourrait s’appliquer à bien des aspects de l’actualité: «c’est leur appétit de domination qui les oblige à s’arroger le rôle de Maîtres».

Fragments du Zodiaque présentant l’image du Verseau. Ce détail, comme tous ceux qui sont reproduits sur les pages suivantes, appartient au cycle de fresques récemment redécouvert dans le monastère de clôture des sœurs augustines de la basilique des Quatre Saints Couronnés, à Rome
NELLO CIPRIANI: Je me suis occupé récemment de l’épistémologie de saint Augustin, c’est-à-dire que j’ai voulu étudier la manière dont il entend le mot scientia. Je me suis rendu compte que, dans les premières années qui ont suivi sa conversion, il entendait encore ce terme dans le sens que lui donnait la tradition platonique et aristotélicienne. Il entendait le mot scientia comme la connaissance rationnelle des réalités intelligibles éternelles et immuables, objet de la spéculation métaphysique et mathématique, à commencer par celle de Dieu. Or ce concept très intellectuel de scientia excluait à la fois la connaissance des choses contingentes, celles qui adviennent dans le temps, et celle du monde sensible. Mais dans la période du presbytérat, saint Augustin opère un véritable tournant épistémologique, parce qu’il découvre une deuxième scientia: l’étude de l’Écriture, passage obligé pour parvenir à la scientia des choses éternelles. Cette découverte est le fruit d’une lecture de saint Paul, qui parle du don de la science en le distinguant du don de la sagesse. Ceci fait que dans De doctrina christiana, la science devient avant tout l’étude approfondie de l’Écriture, selon une méthode inspirée par des critères scientifiques. Il y a déjà là une grande nouveauté épistémologique. Mais ensuite, dans le De Trinitate (en particulier dans les livres XII et XIII), saint Augustin arrive à distinguer science et sagesse de manière encore plus approfondie. La science n’est plus seulement la connaissance de ce qui est advenu au cours du temps, c’est-à-dire de l’histoire du salut et de la morale chrétienne, toutes deux contenues dans l’Écriture, mais elle inclut la foi temporelle, historique, que l’Église met en Dieu et dans les biens éternels. Dans ce concept de science, l’objet devient encore plus vaste et il représente tout ce qui est temporel et qui concerne la foi. La tâche d’une telle scientia, qui n’appartient pas nécessairement à tout le monde, est de soutenir la foi des croyants à travers la défense contre les hérésies.
Quel intérêt peut avoir cette découverte à propos du parcours épistémologique de saint Augustin?
CIPRIANI: La chose est intéressante parce que les grands philosophes grecs comme Platon et Aristote ne faisaient pas rentrer dans l’épistémé, c’est-à-dire dans la scientia, ce qui advient dans le temps; alors que pour Augustin, comme je l’ai dit, la scientia s’applique aux res temporales, c’est-à-dire aux faits historiques et même à tous les phénomènes naturels. Or, lorsqu’on parle d’Augustin, on lui attribue très souvent l’épithète de “platonicien”; on le considère comme dépendant complètement du platonisme. En réalité, Platon ne tenait pas la connaissance sensible en grande estime, il y voyait une doxa, une opinion, et ne lui attribuait pas la capacité de fournir des connaissances certaines. En revanche, dès le De vera religione, Augustin affirme explicitement que les sens ne trompent pas et ensuite, dans le De Trinitate, il dit tout aussi explicitement: loin de nous l’idée de soutenir que les choses que nous connaissons à travers les sens ne sont pas vraies. C’est tout le contraire de Platon. En outre, chez saint Augustin, l’idée que nous pouvons avoir une connaissance certaine du monde extérieur n’est pas une simple affirmation abstraite. Il la fait valoir même lorsqu’il s’agit d’établir le rapport entre l’enseignement de l’Écriture et les résultats des sciences naturelles. On le constate surtout dans le De Genesi ad litteram, dans lequel saint Augustin appelle téméraire le chrétien qui prend à la lettre une expression biblique en s’érigeant contre les résultats obtenus avec certitude par les savants de son temps. Il soutient en effet que l’Écriture n’entend pas nous enseigner comment le monde est fait, c’est-à-dire qu’elle n’entend pas nous donner une explication scientifique des phénomènes naturels, mais bien plutôt nous enseigner le chemin du salut. En outre, dans le De Genesi ad litteram, non seulement il reconnaît que les auteurs sacrés n’ont pas l’intention de se prononcer sur la manière dont le monde est fait, mais il arrive même à soutenir que les savants peuvent, grâce à leurs calculs et à leurs expériences, obtenir des résultats absolument certains que les chrétiens doivent accepter sans les opposer à l’Écriture, à condition, bien entendu, qu’il s’agisse de résultats scientifiques vraiment certains, obtenus grâce à une méthode sérieuse.
Si on avait écouté Augustin à l’époque, le fameux procès de Galilée n’aurait pas eu lieu.
CIPRIANI: Sans aucun doute. Galilée lui-même, dans une lettre de 1615, en arrive à citer saint Augustin quinze fois, d’un côté pour affirmer sa foi et de l’autre, sa liberté de savant. L’erreur d’avoir fait dire à l’Écriture ce qu’elle ne dit absolument pas est extrêmement grave. Ce n’est pas l’Écriture qui s’oppose à la science. C’est plutôt une interprétation de l’Écriture assujettie à la culture du temps qui a empêché l’Église de l’époque de suivre l’enseignement d’Augustin. Il était possible d’éviter le conflit entre Galilée et l’Inquisition: il aurait suffi de tenir compte de l’enseignement d’Augustin, qui avait déjà reconnu l’autonomie de la science bien des siècles auparavant.
Il est fort intéressant, ce Galilée augustinien.
CIPRIANI: La recherche de saint Augustin sur le concept de scientia imprègne toute sa réflexion philosophique et théologique et le mène à des conquêtes qui ne seront récupérées qu’au bout de nombreux siècles: d’abord par saint Thomas, en ce qui concerne la théologie (au début de sa Somme théologique, saint Thomas a repris le concept de scientia de saint Augustin pour définir l’objet et le but de la théologie), puis par Galilée, en ce qui concerne les sciences naturelles.

Saint Augustin sur les épaules de la personnification de la vertu de la Vraie Religion
CIPRIANI: Saint Augustin est certainement arrivé à ces résultats à travers sa réflexion et grâce à la grande attention qu’il prêtait à l’enseignement de l’Écriture, mais il y a un autre aspect important, qui lui vient de son expérience personnelle. Saint Augustin a été manichéen pendant neuf ans, puis il s’est progressivement éloigné de cette croyance (il l’écrit dans le Livre V des Confessions), justement parce qu’il avait été déçu par la constatation que l’enseignement manichéen, qui prétendait donner une explication vraie et certaine de tout, y compris des phénomènes naturels, était en réalité en contradiction avec l’enseignement des physiciens, et en particulier avec leurs explications concernant les éclipses de la lune et du soleil. En effet, les manichéens interprétaient ces phénomènes à la lumière de la lutte mythique entre le bien et le mal, qui constituait le point central de leur religion; mais Augustin s’était rendu compte (il écrit qu’il avait lu tous les livres qu’il avait pu trouver sur la question) que les explications complètement différentes données par les physiciens avaient trouvé leur confirmation dans les faits. En effet, ces derniers avaient été capables de prévoir les éclipses de la lune et du soleil de nombreuses années à l’avance. C’est en constatant l’erreur des manichéens, qui voulaient expliquer les phénomènes naturels par le mythe religieux, qu’Augustin a été mis sur ses gardes et qu’il a fait en sorte que les chrétiens ne tombent pas dans le même piège. Et c’est pour cela que lorsqu’il lit l’Écriture, saint Augustin veut la sauvegarder de cette perte de crédibilité et qu’il prend soin de distinguer ce que l’Écriture veut enseigner de ce qu’elle ne veut pas enseigner.
Le développement des sciences naturelles a-t-il été favorisé par cette critique de l’attitude mythique, par cette “démythisation” avant la lettre, pour citer la fameuse expression de Bultmann?
CIPRIANI: Saint Augustin reconnaît le fait que les savants sont effectivement capables d’obtenir des résultats certains en matière de connaissance du monde, mais, dans la mesure où ces connaissances étaient très limitées à son époque, il garde toujours une certaine prudence vis-à-vis de l’étude de la nature. Il ne cesse de répéter que non seulement cette étude ne contribue pas particulièrement au salut éternel des fidèles, mais que même sur le plan humain, ses bénéfices sont plutôt limités. Il se réfère surtout à certaines sciences, comme la science médicale dont les résultats étaient plutôt décevants à son époque. Il reconnaît que sur le plan des principes, la médecine pourrait être utile pour la santé de l’homme, mais il n’y trouve guère d’intérêt pratique. En somme, Augustin a la conviction qu’il existe effectivement la possibilité d’obtenir des résultats certains dans la connaissance du monde extérieur, mais on trouve chez lui un certain scepticisme quant à l’utilité de cette connaissance.
Mais la conception augustinienne permet d’accepter sans réticence les réels progrès accomplis à l’époque moderne et contemporaine par les sciences de la nature, en matière de recherche fondamentale comme de recherche appliquée.
CIPRIANI: Je crois que saint Augustin pourrait nous apprendre à accorder une plus grande confiance à la raison humaine et par conséquent à la capacité de mieux connaître le monde qui nous entoure. C’est vrai, il entend s’occuper de Dieu et de l’âme – il le dit d’ailleurs dès les Soliloquia – mais on trouve chez lui, perceptible dès ses débuts et plus affirmée encore avec la maturité, une confiance dans la connaissance du monde extérieur, connaissance qui peut même aider à mieux comprendre l’Écriture. Saint Augustin fait remarquer plusieurs fois dans le De Genesi ad litteram que la science pourrait nous enseigner à ne pas prendre à la lettre certaines expressions bibliques, et vice-versa, à ne pas tomber dans l’allégorie lorsque le texte doit être pris à la lettre.
Pour revenir à la question de la soi-disant rationalité des manichéens, que répondent ces derniers à saint Augustin?
CIPRIANI: Comme je l’ai dit, saint Augustin raconte qu’il s’était rendu compte du contraste existant, au sujet des phénomènes célestes comme les révolutions des étoiles, les éclipses du soleil, de la lune et ainsi de suite, entre l’enseignement des savants et les livres des manichéens. Il exposait donc ces problèmes à ses amis manichéens et il leur demandait des explications, mais ceux-ci se dérobaient à ses questions en disant que leur évêque Faustus lui aurait répondu et aurait résolu toutes ces difficultés. Mais lorsque Faustus a fini par arriver à Carthage, en 383, il a humblement reconnu son ignorance sur les questions et les doutes soulevés par Augustin. Celui-ci l’a jugé plutôt sympathique, il a apprécié sa modestie, son éloquence, son style de bon rhéteur, mais il a perdu sa confiance dans le manichéisme dont même les membres les plus autorisés étaient incapables de répondre «à sa soif», écrit-il.

Saint Augustin sur les épaules de la personnification de la vertu de la Vraie Religion, détail
CIPRIANI: Dans le livre V des Confessions, au chapitre six. La déception éprouvée par le jeune Augustin devant les manichéens, dont les explications des phénomènes naturels s’opposaient à celles de la science, a peut-être quelque chose à voir avec celle de nombreux jeunes d’aujourd’hui qui, à cause de leur ignorance en matière de religion et de l’imprudence de certains moralisateurs chrétiens, risquent de penser que l’enseignement de l’Écriture s’oppose aux résultats des sciences modernes et donc de perdre confiance dans l’Écriture et dans la foi chrétienne elle-même. Saint Augustin est toujours actuel. Écoutez ce passage du De Genesi ad litteram I, 19, 39 auquel j’ai fait allusion tout à l’heure, que Galilée cite intégralement dans sa lettre de 1615 à la grande duchesse Christine de Toscane: «Il arrive assez souvent en effet que, sur la terre, le ciel, les éléments de ce monde, sur le mouvement et la révolution des astres ou encore sur leur grandeur et leur distance, sur les éclipses du soleil et de la lune, sur le cycle des années et des saisons, sur la nature des animaux, des plantes, des pierres et autres choses semblables, un homme même non chrétien ait des connaissances telles qu’il les tienne pour indubitablement établies par la raison et l’expérience. Or, il est extrêmement choquant et dommageable – et c’est une attitude dont il faut se garder à tout prix – qu’il entende un chrétien tenir sur de tels sujets des propos délirants en ayant l’air de s’appuyer sur les Écritures. En voyant ce dernier se tromper, comme on dit, de toute la distance du ciel à la terre, il pourra difficilement se retenir de rire. Ce qui est fâcheux, ce n’est pas tellement qu’un homme qui divague prête à rire, mais c’est que, aux yeux des gens qui ne partagent pas notre foi, nos écrivains passent pour avoir professé de telles opinions et, au plus grand dam de ceux dont le salut nous tient à cœur, soient considérés comme des ignares dont il faut critiquer et réfuter les dires. Car lorsque, en des matières qui leur sont parfaitement connues, ceux qui ne sont pas chrétiens surprennent un chrétien en flagrant délit d’erreur et le voient tenir des propos inconsistants en se réclamant de nos saint Livres, comment pourront-ils croire ce que disent ces Livres de la résurrection des morts, de l’espérance de la vie éternelle et du royaume des cieux, s’ils pensent que ces écrits renferment nombre d’erreurs sur des choses qu’on peut dès maintenant connaître par expérience ou prouver par des raisons indubitables? On ne peut assez dire quelle source d’ennuis et de tristesse sont, pour leurs frères plus sages, ces chrétiens téméraires et présomptueux, lorsque, se voyant repris et convaincus d’erreur, à propos de leurs opinions fausses et erronées, par ceux qui ne reconnaissent pas l’autorité de nos Livres saints, ils s’efforcent, pour défendre ce qu’ils avancent avec tant de légèreté téméraire et de flagrante erreur, de faire appel à ces mêmes Livres saints pour étayer leurs dires: ils vont jusqu’à en citer de mémoire de longs passages qu’ils pensent pouvoir alléguer en leur faveur, “sans savoir ni ce qu’ils disent, ni de quoi ils se font les champions”».
Pour conclure cette interview, ajoutons que le commentaire de saint Jean Damascène à cette dernière phrase que saint Augustin a tirée de la Première Épître à Timothée (1, 7) est fort significatif, et qu’il pourrait s’appliquer à bien des aspects de l’actualité: «c’est leur appétit de domination qui les oblige à s’arroger le rôle de Maîtres».