Interview du président de la Conférence épiscopale d’Éthiopie et d’Érythrée
En attendant les dons de la nouvelle année
Pour le calendrier julien en usage en Éthiopie, cette année sera celle du Jubilé, pas celle de la guerre en Somalie. La pauvreté et les espoirs d’un pays à l’histoire millénaire, caractérisée par la paix entre chrétiens et musulmans. Interview de Berhaneyesus Souraphiel, archevêque d’Addis Abeba
Interview de l’archevêque d’Addis Abeba Berhaneyesus Souraphiel par Giovanni Cubeddu

Adoration des Mages, icône du XIXe siècle provenant d’Éthiopie, collection privée, Paris
Excellence, bien que ses membres appartiennent à deux pays qui vivent depuis des années en conflit latent, votre Conférence épiscopale travaille sous le signe de l’unité. Comment avez-vous fait pour établir l’ordre du jour de votre rencontre romaine et comment celle-ci s’est-elle passée?
BERHANEYESUS SOURAPHIEL: Je désire avant tout remercier 30Jours pour l’espace que vous nous accordez dans votre revue, dont je reçois et dont je lis tous les numéros; elle est très intéressante, bien informée, et elle offre des nouvelles de qualité sur l’Église universelle et sur l’actualité au Vatican. Je suis particulièrement heureux que 30Jours consacre désormais un plus grand espace au pays du sud du monde, comme l’Amérique du sud, l’Asie et l’Afrique. C’est une bonne chose, parce que nous faisons tous partie de l’Église universelle.
Merci, Excellence.
SOURAPHIEL: L’Éthiopie et l’Érythrée formaient autrefois un seul pays, puis l’Érythrée est devenue indépendante il y a une quinzaine d’années. Le fait d’avoir conservé une seule Conférence épiscopale – que je préside actuellement – n’est pas seulement un signe de l’unité de l’Église, mais donne aussi un espoir aux gens de nos deux pays. Il nous est malheureusement impossible de nous réunir à Asmara ou à Addis Abeba, au moins jusqu’à présent, et c’est la raison pour laquelle nous venons à Rome, d’habitude au Vatican. Il y avait, à l’ordre du jour de notre dernière Assemblée plénière, différentes questions qui s’étaient posées à propos de la liturgie alexandrine commune en Éthiopie et en Érythrée, des affaires concernant la justice et la paix, et enfin l’urgence de rédiger un message conjoint d’espérance. C’est une bonne chose que nous nous rencontrions à Rome, parce que la situation actuelle en Éthiopie et en Érythrée est “oubliée” par les grandes puissances; j’irais même jusqu’à dire que c’est le cas de toute l’Afrique sub-saharienne, à l’exception du Soudan. Espérons que nous pourrons maintenir l’unité de notre Conférence épiscopale et, une fois résolue la question des frontières entre nos deux pays, circuler librement entre Éthiopie et Érythrée.
Dans ce cadre de division politique, sur quels points avez-vous trouvé la plus grande unité entre les participants?
SOURAPHIEL: Sur la tradition chrétienne. Tous les évêques des deux pays se trouvaient à Rome le 27 octobre qui, dans le rite latin, est le jour de la fête de saint Frumence, premier évêque d’Éthiopie. C’est lui qui a consolidé le christianisme en Éthiopie et en Érythrée. Il a été ordonné évêque par saint Athanase. En effet, le christianisme a chez nous des origines très anciennes, et nous sommes unis par le rite éthiopien ge’ez. Ce qui nous divise, ce sont les déclarations des institutions gouvernementales des deux côtés.
Vous avez parlé d’unité à travers le rite.
SOURAPHIEL: C’est exactement cela. C’est le rite qui nous garde unis, c’est l’histoire passée et la culture qui nous rassemblent ainsi que, naturellement, le fait qu’on parle la même langue d’un côté de la frontière et de l’autre. Et surtout, nous faisons partie de l’Église universelle, qui a déjà rencontré ce problème ailleurs, ce qui nous permet de bénéficier de l’enseignement des autres pour aider notre peuple.

Berhaneyesus Souraphiel
SOURAPHIEL: C’est un culte commun, ce qui est très positif. Nous partageons des célébrations, des fêtes et des périodes de pénitence. En outre, pour ce qui concerne la partie éthiopienne, nous avons notre propre calendrier – autrefois, il était suivi dans les deux pays, mais maintenant l’Érythrée suit le calendrier grégorien –, et c’est justement ce calendrier qui fait naître un espoir aujourd’hui.
Que voulez-vous dire?
SOURAPHIEL: Selon le calendrier julien en vigueur en Éthiopie, l’an 2007 correspond à l’an 2000: nous allons donc célébrer le Jubilé. Ceci nous place dans une position particulière, parce que notre pays est riche d’histoire, de culture, de spiritualité, d’art... Avec l’an nouveau, nous voulons montrer au monde qu’il ne doit pas penser à nous uniquement à cause de la sécheresse et de la faim, mais aussi à cause de notre histoire, vieille de trois mille ans, et de notre tradition chrétienne qui remonte à deux mille ans. En Éthiopie, le christianisme est tellement entré dans notre chair qu’il est difficile de distinguer la limite entre culture et religion. Nous avons même invité le Saint Père et nous espérons qu’il participera à notre Jubilé.
Vous espérez que le Jubilé pourra aussi favoriser la paix politique dans la région?
SOURAPHIEL: Oui. Le nouveau millénaire que l’Éthiopie célèbrera commencera au mois de septembre de l’année prochaine et se terminera au mois de septembre suivant. Espérons que ce sera l’occasion de grandes célébrations et de grandes initiatives. Certains ministères pourraient intensifier leurs efforts pour réduire la pauvreté, d’autres pourraient favoriser la reforestation et combattre la désertification – ce qui serait une très bonne chose – et nous, en tant qu’Église, nous participerons à ces programmes et à d’autres pour le bien commun... Mais ce qui nous intéresse, c’est de dire ce qu’est exactement un Jubilé: une occasion rare, qu’il ne faut pas gâcher. Chacun d’entre nous doit en être conscient. C’est une année spéciale, une occasion de recevoir la grâce de Dieu et donc de prier pour la paix et la réconciliation.
En Somalie, les “tribunaux islamiques” et le gouvernement de transition sont en conflit, et la tension entre ces tribunaux et l’Éthiopie, dont on pense qu’elle soutient financièrement ce gouvernement, est très forte.
SOURAPHIEL: Une grande quantité d’armements passe à travers la Somalie. Ce commerce est énorme, et il est probable que cela profite à beaucoup de pays de l’Europe de l’Est, aux États-Unis et peut-être à l’Amérique du Sud; mais ces armes arrivent ensuite en Éthiopie, au nord du Kenya, au nord de l’Ouganda... C’est un facteur de déstabilisation. Et maintenant, le fondamentalisme islamique commence aussi à s’infiltrer dans ces régions. La Somalie a été abandonnée depuis seize ans et c’est une catastrophe dont on paiera les conséquences. Nous prions pour la paix et la stabilité en Somalie et aussi au Soudan, un autre de nos voisins.
Comment coexistent en Éthiopie les différentes familles religieuses?
SOURAPHIEL: Jusqu’à aujourd’hui au moins, les chrétiens et les musulmans ont toujours vécu en paix, dans le respect réciproque. Voilà pourquoi l’Éthiopie est un pays unique en son genre. Elle a reçu la foi très tôt. Le christianisme y était déjà présent du temps des apôtres. C’est la même chose pour l’islam, qui est arrivé en Éthiopie au temps de l’Hégire [622 après Jésus Christ], quand le prophète Mahomet, persécuté à La Mecque, a émigré à Médine et a envoyé les membres de sa famille en Éthiopie où régnait un roi débonnaire et pacifique, pour qu’ils reçoivent une protection; et ils ont été accueillis à bras ouverts. C’est ainsi que l’islam est arrivé en Éthiopie dès les premiers temps de son existence, et c’est pour cela que les musulmans nous considèrent comme un pays qui les a accueillis pacifiquement et dans lequel ils ont toujours vécu pacifiquement. Le seul exemple d’incursion islamique en Éthiopie remonte à l’époque du grand empire ottoman, mais c’est une autre histoire.
Vous parlez du passé. Mais aujourd’hui?
SOURAPHIEL: Nous voulons que cette coexistence pacifique continue, et cela dépend des autorités religieuses en Éthiopie, qui d’ailleurs se rencontrent régulièrement. À ces rencontres participent régulièrement le patriarche orthodoxe Abuna Paulos – qui est aussi le président de ces conseils interreligieux –, le président de l’Église évangélique Mekanyeyesus, et le shaykh musulman. Nous nous voyons non seulement en Éthiopie, mais aussi avec les autorités religieuses érythréennes, ce qui est rendu possible par la Norwegian Church Aid. Nous nous rencontrons à Asmara et à Addis Abeba, mais aussi ailleurs, en échangeant ces visites qui ne se sont jamais interrompues en dépit du conflit.
Quel est le plus grave problème de l’Éthiopie?
SOURAPHIEL: La pauvreté. La pauvreté est le vrai problème. La population augmente, le chômage est très important et il n’y a pas d’infrastructures: nous sommes encore l’un des pays les plus pauvres du monde, comme d’ailleurs toute la Corne d’Afrique. Le gouvernement fait de son mieux, mais entre-temps, beaucoup d’Éthiopiens qui ne trouvent pas de travail émigrent dans les pays arabes, surtout dans la région du Golfe – en Arabie Saoudite – et au Moyen-Orient, jusqu’au Liban. Dans ces pays musulmans, la plupart de nos femmes sont obligées de changer leur nom chrétien pour un nom musulman, de s’habiller en conséquence, et tant qu’on en reste là... Mais quand la foi de ceux qui émigrent n’est pas inébranlable, ils se font musulmans. C’est peut-être la première fois dans l’histoire de l’Éthiopie que les gens voient leur dignité chrétienne ébranlée à cause de la pauvreté. Les racines et l’héritage chrétiens sont mis en crise par la pauvreté.

Des soldats éthiopiens surveillent la frontière avec l’Érythrée
SOURAPHIEL: En accord avec les autres Églises et avec le soutien du gouvernement, nous voudrions changer cette situation à travers l’instruction, qui est à la base du développement. Grâce à Dieu, nos écoles catholiques sont en général bonnes, parce qu’il y a beaucoup de missionnaires qui travaillent dans les zones rurales, sans aucun salaire, par pur amour et par pur engagement, et nous réussissons à obtenir de bons résultats. C’est pour cela que les évêques locaux ont commencé à penser à une université catholique pour l’Éthiopie. S’ils se présentent avec un titre d’études ou un diplôme, les jeunes qui sont obligés d’aller travailler dans les pays arabes obtiendront un emploi et un salaire meilleurs, ils pourront envoyer de l’argent à leur famille et donc aider leur pays. Nous avons déjà signé un accord avec le gouvernement pour cette université catholique, avec le consentement du Saint-Siège qui s’est porté témoin. On travaille pour que le personnel de l’université vienne principalement des Philippines, de la Colombie et de l’Afrique, mais aussi d’autres pays: il s’agira donc d’une œuvre de collaboration entre les nations du sud du monde. Pour trouver les fonds nécessaires, nous devrons aussi nous tourner vers l’Europe et vers l’Amérique du Nord. J’espère que 30Jours pourra nous aider.
Comment définiriez-vous les relations actuelles entre l’Église catholique et le gouvernement?
SOURAPHIEL: Elles sont bonnes. Les autorités savent ce que nous faisons et elles en sont très satisfaites. Nous n’avons rien à cacher, nous faisons connaître toutes nos initiatives aux différents organes gouvernementaux, nous publions nos bilans, dans la ligne de transparence comptable adoptée par l’Église, et nous faisons de même avec nos donateurs internationaux. À ce propos, je peux vous assurer que le peu d’argent envoyé de l’étranger à nos religieux et à nos religieuses dans les zones rurales est directement attribué aux projets auxquels il est destiné: si c’est pour une école, il va à une école; si c’est pour un hôpital, il va à un hôpital, les religieux et les religieuses n’en tirent pas un sou. En revanche, dans d’autres organisations internationales, il arrive que 30 à 40% des fonds soient utilisés pour payer les salaires des fonctionnaires ou pour d’autres raisons...
La légalité des dernières élections politiques gagnées par Zenawi a été fortement contestée, et l’opposition a été réprimée.
SOURAPHIEL: En tant qu’Église catholique, notre position a été claire. Avant les élections, nous avons instruit les gens pour leur expliquer ce que sont les élections et que celles-ci ne sont pas un but en elles-mêmes, mais que le vrai but vient après. Après les élections, il y a eu des affrontements, des morts, et nous avons protesté par écrit auprès du gouvernement et de l’opposition. Nous avons demandé la libération des prisonniers politiques.
Excellence, la paix avec l’Érythrée pourrait constituer un important remède pour l’économie. Pourquoi Zenawi ne veut-il pas reconnaître les frontières entre l’Éthiopie et l’Érythrée, déjà définies par une commission internationale, alors qu’il l’avait promis?
SOURAPHIEL: J’ai déjà dit que les autorités religieuses des deux pays se rencontrent régulièrement à ce sujet. Il n’y a plus eu d’affrontements armés depuis 2000, et nous nous en réjouissons. Nous avons toujours été du côté des victimes, dont la mort aurait pu être évitée. Notre position, en tant qu’autorités religieuses, est d’éviter toute autre guerre entre les deux pays en résolvant la question des frontières à travers la poursuite des entretiens. Mais pour nous, ceci reste un mystère: nous ne comprenons pas les vraies raisons de ce blocage entre les deux gouvernements. S’ils dialoguaient, ils pourraient facilement arriver à débrouiller l’écheveau. Alors, pourquoi ne dialoguent-t-ils pas?
Les responsables religieux avaient fait une proposition...
SOURAPHIEL: C’est vrai. La décision devait être entièrement laissée entre les mains des gens qui vivent sur ces frontières. Les autorités religieuses voulaient créer des “comités de villages” sur les frontières, pour que celles-ci soient définies en accord avec les gens, sans qu’il y ait besoin d’organisations internationales. C’est ce que nous voulions faire, mais cela ne nous a pas été permis... À Addis Abeba, nous avons demandé à voir les autorités pour que soit prise une décision à propos de ces chefs de village, mais rien à faire...
Donnez-nous quelques nouvelles de la vie de l’Église, des affaires pastorales, des activités charitables, où ce sont souvent les pauvres qui aident les pauvres.
SOURAPHIEL: Chez nous, les gens attendent beaucoup de l’Église catholique. Partout où il y a une paroisse, ont voit se multiplier les exigences et les requêtes faites aux prêtres catholiques, aux religieux et aux religieuses. Mais ce qui est important, c’est de consolider la foi. Voilà pourquoi il y a une action de catéchèse assidue, habituellement exercée par des laïcs. Dans les villages où ils disposent de petites chapelles, la mission de ces derniers est de communiquer la foi, d’enseigner le catéchisme et d’accepter formellement l’entrée des personnes dans l’Église catholique. Le catéchuménat peut durer entre un an et demi et trois ans, puis il est suivi du baptême, et enfin l’évêque vient en visite pour administrer le sacrement de la confirmation. Pour les catholiques éthiopiens, l’église paroissiale est importante. Dieu mérite quelque chose de beau et même si les maisons sont petites ou s’il s’agit de simples tukul, la maison de Dieu doit avoir quelque chose de différent. C’est pour cela que dans leur pauvreté, tous les membres de la communauté contribuent avec ce qu’ils ont. Les catholiques éthiopiens y tiennent. On ne comprend pas ça en Europe, où de nombreuses organisations donnent de l’argent pour des routes, des puits, des hôpitaux... alors que l’aide pour les églises est très limitée. Les musulmans, eux, sont plus intelligents.

Des miliciens des “tribunaux islamiques” pendant une parade dans la ville de Balad, à quarante kilomètres de Mogadiscio. Le conflit entre l’Éthiopie et les “tribunaux islamiques”, qui dans la pratique, gouvernent la Somalie, pointe à l’horizon
SOURAPHIEL: Avec les aides qu’ils reçoivent de l’étranger, ils construisent une mosquée après l’autre, et certains de nos fidèles se sentent inférieurs. J’aimerais faire comprendre aux occidentaux qu’en fin de compte, les gens aiment leurs églises, et que ce qu’ils veulent, ce n’est pas forcément qu’elles soient grandes, mais qu’elles soient belles!
Est-ce qu’il y a des vocations?
SOURAPHIEL: Grâce à Dieu, nous n’en manquons pas, que ce soit pour les religieux ou pour le clergé diocésain.
Comment se décident-ils?
SOURAPHIEL: À travers l’exemple: ils attendent de bons exemples des prêtres et des religieux.
Comment fêterez-vous Noël à Addis Abeba?
SOURAPHIEL: De manière très simple, et selon la tradition orientale. Nous le célébrons le 6 janvier, pas le 25 décembre comme chez vous. Nous n’avons pas tous ces arbres de Noël, tous ces cadeaux, non... c’est plutôt une fête religieuse. Dans les villes, il y a des familles chrétiennes qui font la crèche, surtout pour les enfants, parce que même en Éthiopie, c’est une fête pour les enfants; et traditionnellement, à Noël, les Éthiopiens jouent au hockey [je parle du gena, le hockey éthiopien, qui, d’après la légende, était le jeu auquel jouaient les bergers la nuit de la naissance de Jésus]. Et puis si nous aimons tellement Noël, c’est peut-être parce que nous aimons particulièrement les Rois mages, car l’un d’eux était Éthiopien.