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INÉDITS
Tiré du n° 08 - 2006

LES JUIFS CACHÉS DANS LES MONASTÈRES

Avec les yeux d’une enfant


L’histoire d’une famille juive de Turin sauvée par les religieuses augustines des Quatre Saints Couronnés, racontée par une des filles qui avait huit ans quand elle fut cachée dans l’antique monastère


par Amalia Viterbo


Je suis née le 18 août 1935 à Turin; ma mère était institutrice et mon père s’occupait du commerce des peaux brutes. J’ai eu trois frères et sœurs: Laura (1938), David (1939) et Silvio (1946).
En dépit des persécutions raciales et des dangers de la guerre, mon enfance a été assez sereine, à cause de l’atmosphère tranquille et rassurante que mes parents ont su créer autour de leurs enfants.
Je me souviens clairement qu’en automne 1938, ma mère a perdu son poste d’enseignante parce qu’elle était juive; mon père, en revanche, a continué son activité de travailleur indépendant et il voyageait beaucoup, mais quand il était à la maison il s’occupait beaucoup de nous et il nous faisait jouer. J’avais environ trois ans lorsqu’il m’a fait cadeau d’une bicyclette avec deux petites roues arrière et qu’il m’a appris à pédaler dans le couloir de notre appartement. J’aimais beaucoup le voir monter sur ma petite bicyclette et je riais aux éclats.
Peu après le début de la guerre, les bombardements ont commencé sur la ville; on entendait les sirènes sonner au milieu de la nuit et nous devions tous quitter nos lits chauds pour nous réfugier dans la cave; nos parents nous y ont emporté plus d’une fois dans leurs bras, endormis, après nous avoir enveloppés en tout hâte dans une couverture.
Il fallait aussi boucher les vitres des fenêtres pour que les pilotes des avions ne découvrent pas de lumières; mais il arrivait souvent que les déplacements d’air provoqués par les bombes fassent aussi éclater les vitres, et comme on ne trouvait pas de verre pour les remplacer, on recourait au contreplaqué, un matériel qui a rapidement fait son apparition dans toutes les maisons de la ville.
Un aperçu du cloître des Quatre Saints Couronnés sur une photographie de l’époque

Un aperçu du cloître des Quatre Saints Couronnés sur une photographie de l’époque

J’ai eu six ans en 1941, mais comme j’étais juive, je ne pouvais pas fréquenter l’école publique de mon quartier. C’est pour cela que mes parents m’ont inscrite à la première année de l’école juive. Tous les matins, je prenais avec mon père le tram n. 13 qui passait à l’époque rue San Donato, pas très loin de chez nous. Mon institutrice était mademoiselle Bianca Amar, qui nous apprenait aussi l’hébreu; elle était très gentille et très juste, et j’en ai toujours gardé un excellent souvenir, même si je n’ai passé qu’une année scolaire avec elle. J’ai été très heureuse de la revoir après la guerre, en particulier à la fin de sa vie, qu’elle a passée dans la Maison de retraite juive.
En 1942, les bombardements se sont intensifiés et mon père, qui avait miraculeusement échappé à une attaque aérienne du train dans lequel il voyageait (son wagon s’était arrêté dans un tunnel), a décidé que nous devions évacuer notre appartement de Turin pour rejoindre une petite localité de la vallée de Lanzo, le Fè. Mes grands parents n’ont pas voulu s’en aller et ils sont restés à Turin, mais les incursions aériennes étaient de plus en plus nombreuses et du Fè, nous voyions les lueurs des bombes incendiaires. Maman craignait beaucoup pour la vie de ses parents au point qu’un jour, elle est revenue en ville avec moi et elle les a obligés à fuir de Turin. C’est ainsi que mémé Gemma et pépé Marco ont vécu avec nous jusqu’à la fin de la guerre.
J’aurais dû suivre la classe de dixième, mais il m’était interdit de me joindre aux autres élèves, parce que j’étais juive. L’institutrice du lieu a été très gentille et très compréhensive, et tous les samedis après-midi, elle venait exprès pour moi de Precaria, où elle habitait, au Fè qui était à deux kilomètres de là. Elle me donnait mes devoirs pour toute la semaine et elle m’expliquait mes leçons; je ne me souviens pas de son nom, mais sa bonté et sa patience restent bien gravées dans ma tête. Je ne me souviens même pas de quelle manière mon admission à la neuvième a été reconnue.
L’hiver de cette année-là a été particulièrement froid, tout le monde portait des galoches cloutées pour ne pas glisser sur les plaques de verglas qui se formaient sur les sentiers. D’autres parents nous ont rejoints au Fè: la mère de ma grand mère, que nous appelions “mémé bis”, Ugo et Franco, ses jeunes neveux qui étaient nos cousins, une sœur de mon père, la tante Gina avec sa fille Édith et son fils Bruno, qui était marié et père d’un petit garçon. Malgré son âge, mon arrière-grand-mère sortait tous les jours et pour protéger ses mains du froid, elle portait un manchon de fourrure. C’était une femme de fort tempérament, qui savait imposer sa personnalité. Je me souviens qu’elle parlait presque toujours le dialecte et qu’elle enrichissait sa conversation avec des expressions d’autrefois, comme “sacucin d’Ulanda!” (saucisson de Hollande ndr) quand il lui arrivait d’être fâchée. Mais mémé bis, Ugo et Franco ne sont pas restés longtemps avec nous; ils se sont transférés à Mattié, dans la vallée de Suse.
Dans le village, tout le monde se connaissait et les relations étaient excellentes: nous étions amis avec les enfants des paysans et d’autres familles turinoises évacuées, nous partagions leurs jeux, nous nous entendions très bien et nous nous amusions beaucoup. Par exemple, nous confectionnions des vêtements avec les grandes feuilles des marronniers, nous faisions des dessins sur les murs avec des petits morceaux de talc ou de briques que nous trouvions dans les sentiers. Nous aimions aussi gratter le talc ou la brique pour obtenir de la poudre blanche et rouge pour nous maquiller. Nous qui étions des enfants des villes, nous avons appris à bien connaître la nature et les animaux domestiques et sauvages en habitant à la campagne. Nous passions tranquillement nos journées et la guerre n’avait pas prise sur nous.
Mais tout a changé en 1943, en particulier après le 8 septembre. Les soldats allemands étaient partout, et l’oasis du Fè elle-même est devenue dangereuse parce que la chasse aux juifs était devenue très dure. Papa a compris qu’il fallait fuir le plus tôt possible vers le sud de l’Italie où les troupes alliées, qui avaient débarqué en Sicile, remontaient vers le nord de la Péninsule; sa première idée était de rejoindre Naples, mais ce projet n’a pas eu de suite parce que les voies de communications étaient impraticables. Alors nous avons décidé d’aller à Rome, où mon père et ma mère connaissaient des personnes de confiance. Comme nous étions sept, les valises et les paquets étaient nombreux et encombrants, mais le voyage en train s’est bien passé, même s’il nous a semblé interminable à cause des nombreuses haltes qui duraient parfois de longues heures. Il a fallu beaucoup de temps pour passer la partie toscane de la ligne gothique, parce que les Allemands y avaient concentré des hommes et des armements, et que tous leurs trains avaient la priorité sur le nôtre. Nous sommes restés très longtemps à Florence, et des fenêtres du train, nous regardions les soldats allemands qui se rasaient, qui mangeaient, qui fumaient.
Le soir du 16 octobre, nous avons enfin atteint la gare Termini, à Rome; et mes parents ont décidé de passer la nuit dans le train, même s’ils en avaient assez du voyage.
Cette idée s’est révélée brillante. En effet, le ratissage des juifs battait son plein dans la ville: on sait trop bien, hélas, que des milliers d’entre eux ont été déportés en Allemagne et que très peu d’entre eux en sont revenus.
Des parachutistes allemands pendant un ratissage dans une rue de Rome, printemps 1944

Des parachutistes allemands pendant un ratissage dans une rue de Rome, printemps 1944

Le lendemain matin, nous nous sommes rendus à l’hôtel Massimo D’Azeglio, tout près de la gare. Notre peur s’est transformée en terreur quand la femme de chambre, appelée par le portier pour nous aider à transporter nos bagages, a vu mémé Gemma et s’est écriée en dialecte «Ciareja, madama Lévi, vous ne me reconnaissez pas? Je travaillais à la charcuterie Costa, rue Cibrario!». Elle était toute contente de voir ma grand-mère... qui a répondu d’un filet de voix en lui faisant signe de se taire. Le nom de Lévi est l’un des plus connus pour indiquer un juif, et les allemands le savent bien; quand nous nous sommes retrouvés dans notre chambre, ma grand-mère a tout expliqué à la femme de chambre qui ne savait rien et qui s’est excusée.
Pour des raisons évidentes, nous ne sommes pas restés longtemps à l’hôtel; nous avons changé de gîte un assez grand nombre de fois, jusqu’au jour où nous avons été accueillis dans un couvent de religieuses. Beaucoup de gens nous ont aidés, à commencer par le professeur Onorato Tescari qui était bien introduit dans les milieux du Vatican. Il nous a présenté la mère supérieure du couvent des Quatre Saints Couronnés et une sœur, Maria Artemia, nous a offert sa chambre; mais ni papa ni pépé ne pouvaient y dormir, faute de place. Ils ont passé leurs nuits dans une chapelle attenante au secteur du couvent où vivaient les religieuses de clôture.
Le professeur Tescari était un homme de haute taille, maigre, avec des cheveux gris et des yeux bleus. Il possédait une vaste culture classique et il aimait en particulier saint Augustin, dont il avait traduit les œuvres. Il était plutôt réservé, mais très affable. C’est grâce à lui, qui nous en avait gentiment procuré la permission, que j’ai pu visiter en compagnie de ma mère une partie de la Cité du Vatican dont je ne me rappelle pas grand’chose, à part les gardes suisses avec leurs uniformes multicolores et leurs lances pointues.
Pendant nos journées au couvent, mon père et mon grand père nous rejoignaient et nous sortions avec eux jusqu’au couvre-feu. Quand il pleuvait ou qu’il faisait très froid, nous restions dans le couvent: nous pouvions visiter toutes les salles, de la grande cuisine aux ateliers où cousaient les sourdes-muettes, de la buanderie à la chapelle dans laquelle un jeune et belle religieuses nous apprenait les prières, à nous les enfants.
Il y avait aussi un grand potager, avec des arbres fruitiers, au long duquel avait été construite une porcherie; je me souviens très bien que nous aimions beaucoup regarder téter les porcelets ou observer l’agitation des porcs adultes quand ils voyaient arriver la sœur qui leur apportait leur pâtée dans un seau.
Au début de notre séjour au couvent, nous avions encore des papiers d’identité sur lesquels était imprimés les mots «de race juive». Lorsqu’on a appris que les SS ne respectaient pas l’inviolabilité des monastères, la mère supérieure du couvent de clôture, sœur Maria Rita, une femme d’une grande intelligence, s’est inquiétée pour notre sécurité et elle nous a procuré de faux papiers grâce à ses nombreuses relations. Mes grands parents ont pris le nom de Mancini et nous, celui de De Sanctis; notre lieu de naissance était Naples et notre résidence quai Caracciolo. L’auteur de ces faux papiers était Monsieur Ampio, un policier simple mais courageux.
Après la capture de plusieurs familles juives cachées dans le monastère Saint-Paul-hors-les-Murs, mes parents ont eu peur eux aussi et ils ont cherché, avec l’aide des sœurs, une cachette sûre au cas où le monastère des Quatre Saints Couronnés serait perquisitionné à son tour par la Gestapo. Elles ont fait enfiler un habit religieux à ma mère, et elles nous ont montré, à nous les enfants, une trappe cachée dans une armoire.
Un soir, nous avons été pris de panique parce que papa et maman n’étaient pas encore rentrés, alors que le couvre-feu avait déjà commencé. En plus, la portière du couvent est arrivée hors d’haleine, en disant à la mère supérieure que les Allemands étaient sur le point d’entrer. Nous avons quitté notre chambre en un clin d’œil et nous sommes descendus dans la trappe; notre cœur battait très fort et notre angoisse grandissait au fur et à mesure que le temps passait. Mes parents n’étaient pas encore arrivés et nous pensions qu’ils avaient été capturés. Environ une heure après, nous avons entendu qu’on déplaçait l’armoire et nous avons pensé que nous étions découverts; mais c’étaient les sœurs qui venaient nous dire que le danger était passé et que nos parents étaient arrivés. Nos visages se sont éclairés et nous nous sommes embrassés. Par bonheur, la portière s’était trompée parce qu’elle avait pris des contrebandiers de café pour des Allemands.
Lorsque nous étions dans le couvent, nous allions souvent dans les jardins de l’Oppius, sur l’Esquilin, où nous jouions à chat, mais gare à marcher sur les pelouses et sur les prés! Nous étions immédiatement grondés ou rappelés par nos parents ou par nos grands parents, qui craignaient que la police ne passe et nous mette une contravention ou nous demande nos papiers, qui étaient faux. Et c’est justement à Rome que mémé Gemma, toujours patiente et bonne, m’a donné une gifle – une seule fois –, parce que j’avais traversé une rue en courant.
Bien sûr, je n’ai pas été à l’école cette année-là; nous avons encore une fois changé de résidence et nous nous sommes transférés dans un grand appartement, rue Pierluigi da Palestrina, près de la place Cavour. Ce logement appartenait à une famille fasciste qui s’était déplacée dans le nord de l’Italie. Ils avaient enfermé dans une pièce tout ce qu’ils ne pouvaient pas transporter et nous, les enfants, nous étions très curieux de savoir ce qu’il y avait derrière cette porte, mais ils avaient emporté la clé. Notre nouvelle résidence nous semblait un paradis par rapport à l’espace limité de la chambre du couvent: nous pouvions courir et nous livrer à de nombreux jeux dans le long couloir. Nous en inventions quelques-uns: je me rappelle en particulier d’un jeu qui se déroulait dans la salle à manger. Nous montions chacun à notre tour sur une chaise au bout de la table, sur laquelle nous nous mettions à marcher et quand nous arrivions au centre, juste sous la lampe, nous nous inclinions, nous croisions les bras en disant “da badé, dabou” jusqu’à ce que nous n’en puissions plus.
Dans cette maison, nous étions beaucoup plus libres de jouer que dans les jardins publics où nos parents et nos grands parents craignaient quelque transgression de notre part qui les auraient obligés, comme je l’ai déjà dit, à montrer leurs faux papiers. Un jour, mémé Gemma et moi, nous étions seules à la maison. Nous avons entendu la sonnette et c’est moi qui suis allée ouvrir. C’était un garde municipal qui nous apportait les cartes d’alimentation. J’ai appelé ma grand mère, et le garde lui a demandé «Quel est votre nom, madame?». Sur le moment, ma grand mère avait oublié son faux nom et elle était terrorisée, mais elle a eu la présence d’esprit de dire au garde: «Excusez-moi, mais j’ai laissé ma casserole sur le feu», et elle s’est éloignée pour prendre la carte d’identité, elle a lu le nom et quand elle est revenue, elle a dit: «Je m’appelle Gemma Mancini». Le garde lui a donné les cartes et il est parti sans se rendre compte de rien. Une fois la porte fermée, ma grand-mère a dû s’asseoir parce que ses jambes tremblaient, son cœur battait fort et ses joues étaient en feu.
Une rue du ghetto juif de Rome sur une photographie de l’époque

Une rue du ghetto juif de Rome sur une photographie de l’époque

Les mois passaient et les Alliés avançaient très lentement. Ils ont enfin débarqué à Anzio, non loin de Rome, et nous avons pensé que nous serions bientôt libres. On entendait les coups de canon, mais les Allemands résistaient avec ténacité. Les vivres commençaient à manquer et les prix montaient vertigineusement au marché noir. Papa avait apporté de l’argent avec lui, mais la poursuite de la guerre avait fait baisser considérablement nos ressources.
On mangeait peu et mal parce tout manquait et que la carte ne donnait droit qu’à des portions dérisoires. On pouvait acheter toute sorte de nourriture au marché noir, mais les prix dépassaient nos possibilités. Il y avait des personnes qui vendaient illégalement à Tor di Nona. Elles étaient extraordinairement organisées et la police ne réussissait presque jamais à les prendre, parce lorsqu’elle était dans les parages, quelqu’un criait: «Il pleut, il pleut» et en un clin d’œil, on voyait tous les vendeurs illégaux faire disparaître leur marchandise dans leurs habitations et interrompre leurs affaires jusqu’à ce que le danger soit passé. Et puis, comme par enchantement, ils réapparaissaient avec leurs produits et ils reprenaient leur commerce.
Il fallait trouver des astuces pour gagner un peu d’argent: ma mère sortait dans la rue pour vendre des bobines de fil, des aiguilles, des épingles, mais cela ne rapportait presque rien. Un ami de mon père avait su que le commandement militaire allemand devait faire transporter des peaux dans le nord de l’Italie et mon père s’est offert pour accompagner le chauffeur et trouver un acquéreur, en montrant un courage hors du commun pour subvenir aux besoins de sa famille. L’affaire a réussi à la perfection et papa est revenu sans grandes difficultés, avec un beau magot qui nous a permis de vivre jusqu’à la Libération.
Les troupes alliées étaient de plus en plus près de Rome et il n’arrivait plus rien à manger dans la ville. On mangeait des caroubes, du pain dur et noir; il n’y avait plus d’électricité, on utilisait des lampes à acétylène ou à alun de roche, qui faisaient peu de lumière et beaucoup de fumée. Les transports publics ne marchaient plus, la ville était comme prise d’assaut.
À la fin du mois de mai 1944, les troupes allemandes se sont repliées vers le nord. Elles avaient beaucoup de blessés mais pas assez de place pour les mettre tous dans des camions ou des voitures de l’armée, en grande partie détruits dans les combats. Pour remplacer les hommes tués ou grièvement blessés, Hitler n’avait pas hésité à envoyer au front de tous jeunes garçons de 16 ou 17 ans, encore imberbes, mais aussi arrogants que leurs camarades adultes. Heureusement, il n’y a pas eu de graves combats dans la ville; les Allemands ont essayé d’arrêter les troupes anglaises et américaines uniquement en banlieue, mais en vain. Les soldats de la Wehrmacht étaient à la débandade: je les ai vus abandonner Rome, épuisés et en haillons.
Un jour, mon grand-père a été pris de compassion pour ces tout jeunes soldats allemands et il s’est approché d’un petit groupe qui avait brièvement fait halte dans le jardin de la place Cavour et il leur a donné de l’argent pour qu’ils se désaltèrent, en leur parlant dans leur langue.
Un autre souvenir, bien longtemps auparavant: un jour, ma mère, ma sœur et moi, nous étions dans le tram; il y avait quelques soldats allemands dans le wagon et l’un d’entre eux, quand il a vu la petite Laura avec ses boucles blondes, s’est approché d’elle, l’a caressée et a dit qu’elle lui rappelait sa petite fille qu’il ne pouvait plus embrasser depuis longtemps. Même si c’était un geste de tendresse, ma mère a eu très peur, parce que les militaires allemands inspiraient la terreur, non seulement à cause des armes qu’ils portaient, mais surtout de la dureté et de la raideur de leur comportement et de leur langue, si métallique et si impérieuse. Aujourd’hui encore, quand j’entends parler allemand, j’ai des frissons et si on me propose un produit allemand, je me refuse à l’acheter.
Le soir du 3 juin, nous avons entendu des cris qui venaient de la rue. Nous ne comprenions pas; il nous semblait qu’on criait «au voleur, au voleur», alors que c’était «Les Américains, les Américains!». Le lendemain matin, nous avons vu défiler les chars alliés et nous étions fous de joie. Quelle différence entre les soldats allemands et les Anglais, les Américains, éclatants de santé, bien habillés et bien armés! Ils lançaient à la foule en liesse des tablettes de chocolat et d’autres gourmandises que personne n’avait plus goûtées depuis longtemps.
Petit à petit, la vie a repris t à Rome. Maman a obtenu un poste d’institutrice à l’école élémentaire publique et moi, j’ai pu suivre ma neuvième avec un an de retard, tandis que ma sœur Laura entrait en onzième. Mais il n’était pas encore possible de rentrer à Turin et nous nous inquiétions beaucoup pour nos parents qui y étaient restés et dont nous n’avions plus de nouvelles depuis très longtemps.
Grâce à des rudiments d’anglais, maman a fait connaissance de nombreux militaires américains et anglais et nous nous sommes liés d’amitié avec un soldat noir américain qui venait souvent nous trouver et nous apportait beaucoup de bonnes choses à manger. Il s’appelait Johnson, il était grand et robuste et dans ses fortes mains, il tenait sans aucun effort deux d’entre nous en nous faisant tourner comme au manège. Nous l’aimions beaucoup, mais malheureusement, il a été envoyé en Normandie et il est mort là-bas, au front.
Papa a repris son travail avec ses clients du sud, et cela n’était pas sans danger malgré la Libération. Le pire moment a été quand il a été arrêté par la M. P. (Militar Police) au cours d’un de ses nombreux voyages de travail, et qu’il a été mis en prison pendant quelques jours. Cette expérience l’a traumatisé, ses cheveux sont devenus blancs, comme s’il avait vieilli de dix ans d’un seul coup. Voici comment cela s’est passé. Papa revenait à Rome avec un de ses amis, à bord d’un camion. Non loin de Terracina, le camion a été bloqué par une jeep américaine et les soldats ont obligé papa et son ami à descendre et à les suivre en hurlant, à coups de pieds et de gifles. Ils étaient ivres et ils soutenaient que le camion roulait à une vitesse trop élevée et qu’en dépit de leurs signaux répétés, il ne s’était pas arrêté. Mon père et son ami ont protesté pour la manière dont on les traitait, mais les soldats n’ont rien voulu entendre et ils les ont transférés dans leur commando, où ils ont été enfermés en prison pendant plusieurs jours. Papa n’aurait jamais cru subir de mauvais traitements et des injustices de la part des Américains qu’il considérait justement comme des libérateurs. Cette histoire l’a gravement atteint et elle a eu des répercussions physiques et psychiques sur lui. Bien qu’il ait haï les Allemands, il disait qu’ils ne l’avaient jamais traité aussi durement que les Américains dans lesquels il avait mis tout son espoir pour un monde meilleur.
Nous avons eu le plaisir de revoir tante Rita Montagnana, la sœur de ma grand-mère, et son mari Palmiro Togliatti qui s’étaient établis à Rome après un long séjour en Union soviétique. Rita et Palmiro venaient quelquefois nous rendre visite et nous sommes aussi allés les voir chez eux. Rita était toujours souriante et extrêmement active: elle s’occupait en particulier des femmes et de leur émancipation, et elle avait fondé le journal Noi Donne [Nous les Femmes ndr]. Palmiro avait un aspect très compassé et à première vue, il semblait froid et détaché; mais en fait, il était disponible, surtout avec les enfants. Il nous prenait dans ses bras, il nous racontait des histoires et des épisodes de sa vie
Quoiqu’il en soit, nous avons eu le plaisir de revoir tante Rita Montagnana, la sœur de ma grand-mère, et son mari Palmiro Togliatti qui s’étaient établis à Rome après un long séjour en Union soviétique. Rita et Palmiro venaient quelquefois nous rendre visite et nous sommes aussi allés les voir chez eux. Rita était toujours souriante et extrêmement active: elle s’occupait en particulier des femmes et de leur émancipation, et elle avait fondé le journal Noi Donne [Nous les Femmes ndr]. Palmiro avait un aspect très compassé et à première vue, il semblait froid et détaché; mais en fait, il était disponible, surtout avec les enfants. Il nous prenait dans ses bras, il nous racontait des histoires et des épisodes de sa vie.
Nous nous sommes aussi liés d’amitié avec un soldat piémontais en garnison à Rome, Bruno Barbero, que nous avons continué à fréquenter pendant de nombreuses années à Turin où il s’était marié et où il avait ouvert une typographie.
Avec la libération de Rome, qui s’identifiait dans mon souvenir à l’arrivée des Américains, les fonctions religieuses ont repris à la synagogue. Nous y sommes allés assez rarement; comme tous les autres piémontais, nous étions étonnés par tous ces mouvements des bras et des jambes du rabbin et des fidèles; cela nous semblait presque théâtral, et bien différent du rite à Turin. Je continuais à regarder avec étonnement autour de moi: quelle différence entre le comportement réservé des gens de la synagogue à Turin et les curieuses gesticulations des juifs romains!
Lorsque nous habitions rue Pierluigi da Palestrina, je sortais presque tous les jours avec pépé Marco et nous faisions le même parcours le long du Tibre, du château Saint-Ange, de la place Saint-Pierre. Mon grand-père savait qu’il y avait un point de la colonnade de Saint-Pierre d’où l’on ne voyait qu’une seule rangée de colonnes, et il l’a trouvé tout seul. Si par hasard il y avait des mégots par terre, nous les ramassions et mon grand-père utilisait le tabac pour se rouler des cigarettes à la maison.
De nombreuses personnes que nous connaissions sont mortes pendant la guerre, soit parce qu’elles avaient été déportées et qu’elles n’étaient jamais revenues, soit à cause des maladies et des privations. Mais je désire surtout parler d’une personne qui s’est beaucoup occupée de nous, les enfants, tout au long de ces années-là: Léna. Elle devait avoir seize ans lorsqu’elle a commencé à travailler chez nous à Turin; je l’aimais beaucoup et je la considérais comme une sœur. Elle était très patiente, surtout avec ma sœur Laura qui n’avait que trois ans et qui était très capricieuse et désobéissante. De plus, Léna était très travailleuse et très forte malgré son apparente fragilité. Je me souviens que pour nettoyer le parquet et pour le faire briller, elle utilisait ce qu’on appelait la “galère”, une lourde plate-forme de métal reliée à un manche en bois; nous, les petits, nous aimions beaucoup monter sur la “galère” et nous agripper au manche en nous faisant transporter d’une pièce à l’autre par Léna.
Quand nous avons été évacués de Turin pour aller au Fè, la fidèle Léna nous a suivis; et ensuite, mes parents lui ont confié tout ce qu’ils ne pouvaient pas transporter du Fè à Rome. Nous nous sommes séparés d’elle en octobre 1943, convaincus de la revoir à la fin de la guerre, mais elle a été tuée car son train, qu’elle avait pris pour rendre visite à sa famille à Saluzzo, a été mitraillé. Elle n’avait que vingt ans.
Lorsque l’Italie a été complètement libérée, en avril 1945, nous sommes retournés à Turin dans une voiture privée qui appartenait à un noble vénitien, le comte Bragadin. Ce voyage a été mémorable, nous en avons vu de toutes les couleurs: il a fallu faire traîner la voiture par une charrette dans les tournants qui menaient à Radicofani, les routes étaient souvent défoncées, nos pneus se dégonflaient souvent et il fallait trouver quelqu’un pour les réparer. Notre voiture n’était plus très jeune et bien qu’assez grande, elle croulait sous les bagages et les passagers et ne pouvait pas aller très vite, ce qui a fait que nous avons mis plusieurs jours pour arriver à destination. Le comte-pilote, qui était au volant, voulait aller directement à Venise après avoir laissé sa maîtresse à Bologne, mais papa lui a rappelé la promesse qu’il lui avait faite à Rome et il l’a obligé à nous emmener à Turin, que nous avons revu avec une grande émotion même si la ville avait été largement détruite par les bombardements.


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