Charles de Habsbourg
Charles de Habsbourg. Le dernier empereur catholique
Les vertus héroïques ont été reconnues à Charles de Habsbourg, empereur d’Autriche et roi de Hongrie. Il régna durant les années de la Grande Guerre, ce carnage inutile que Charles tenta sans succès d’arrêter et qui conduira à la disparition définitive de ce qui restait du Saint Empire
par Paolo Mattei

L’empereur Charles Ier d’Autriche le jour de son couronnement comme roi apostolique de Hongrie, à sa gauche, l’impératrice Zita.
L’hôte illustre de cette île a le visage serein et la foule est venue pour saluer une dernière fois l’homme qui durant cinq mois l’a réconfortée par sa simple présence. L’évêque de Funchal dira quelque temps plus tard à un prêtre autrichien: «Aucune mission n’a jamais contribué aussi efficacement à raviver la foi de mon diocèse que l’exemple que l’empereur nous a donné dans sa maladie et dans sa mort».
En avril dernier, quatre-vingt et un ans après ce jour de printemps, l’Église a reconnu en présence du Pape les «vertus héroïques» de Charles Ier, première étape vers la béatification.
La nuit précédant sa mort, Charles avait murmuré à sa femme: «J’ai toujours aspiré à reconnaître le plus clairement possible en toutes choses la volonté de Dieu et à la mettre à exécution d’une manière aussi parfaite que possible». Une aspiration qui avait été la sienne tous les jours de sa vie.
La carrière d’un empereur
Né à Persenbeug sur le Danube, en Basse Autriche, le 17 août 1887, Charles était le fils aîné de l’archiduc d’Autriche Otton François – neveu de son altesse impériale et royale François-Joseph – et de l’archiduchesse Marie-Josèphe, née princesse et duchesse de Saxe. Comme à tous les membres de sa famille, son éducation lui avait permis d’apprendre les diverses langues pratiquées dans l’Empire, de s’initier à la musique, de recevoir un enseignement de type secondaire auprès de l’abbaye bénédictine des “Schotten”, à Vienne, et de suivre ensuite des études supérieures de droit à Prague. En 1911, il épousait Zita de la famille des Bourbons de Parme. Le mariage fut béni par le pape Pie X lequel, au cours d’une audience privée accordée à Zita, lui prédit que son époux deviendrait empereur et révéla que les vertus chrétiennes de Charles seraient un exemple pour tous les peuples. De ce mariage naquirent huit enfants, dont le dernier vit le jour après la mort de son père.
La carrière militaire de Charles débuta en 1903 et se termina en 1916, au moment où il monta sur le trône. Charles était en effet devenu prince héritier après la mort de son oncle François-Ferdinand dont l’assassinat, perpétré le 28 juin 1914, fut l’étincelle qui provoqua la grande déflagration de ce qui allait devenir la première guerre mondiale. Pie X, immédiatement après l’assassinat de l’archiduc à Sarajevo, envoya à Charles, par l’intermédiaire d’un haut personnage du Vatican, une lettre dans laquelle il le priait d’exposer à François-Joseph les immenses malheurs qu’une guerre ne manquerait pas d’entraîner pour l’Autriche et l’Europe toute entière. Mais le contenu de cette lettre fut connu de ceux qui militaient en faveur de la guerre et l’envoyé du Vatican fut bloqué à la frontière italienne. Charles ne reçut la missive que beaucoup de temps plus tard, en pleine guerre, alors qu’il était trop tard pour éviter le conflit.
Deux ans après le début des hostilités, à la mort de son grand-oncle François-Joseph, Charles devint empereur sous le nom de Charles Ier: c’était le 21 novembre 1916. Le 30 décembre suivant, il fut couronné, dans l’église Saint-Étienne, la cathédrale de Budapest, roi apostolique de Hongrie sous le nom de Charles IV: la dualité de la monarchie austro-hongroise remontait à l’année 1867, quand fut reconnue l’autonomie hongroise et que les territoires de l’Empire furent divisés en deux blocs: la Cisleithanie, sous administration autrichienne, et la Transleithanie, sous administration hongroise. Les Constitutions, les gouvernements et les présidents du Conseil étaient distincts, tandis que les deux parties gardaient en commun l’empereur – empereur d’Autriche et roi de Hongrie – ainsi que le ministère des Affaires Étrangères, celui des Finances et celui de la Guerre.
Charles héritait d’une puissance en crise et en déclin: l’Autriche-Hongrie avait été affaiblie par l’expansion de l’Allemagne et par les défaites qu’elle avait subies face à l’Italie au cours de sa guerre d’indépendance et elle risquait maintenant de perdre ses territoires balkaniques. De plus, après des succès initiaux, les troupes impériales se trouvaient en mauvaise posture. Si l’on peut souscrire, en ce qui concerne le début du conflit, à ce qu’a écrit l’historien Victor Tapié dans Monarchie et peuples du Danube (Fayard 1969), à savoir que l’armée austro-hongroise se battit avec une constante énergie et que, de quelque origine ethnique qu’il fût, l’homme de troupe, lié à la monarchie par un sentiment de fidélité personnelle qu’il prenait très au sérieux, fit preuve de courage et d’abnégation, il n’en est pas moins vrai que, déjà à la fin de 1915, la fatigue et les pertes en vies humaines l’emportaient sur tout autre sentiment. Dès la fin de l’année 1914, la moitié de l’armée régulière n’était plus en état de combattre, parce qu’elle était mal équipée, techniquement en retard et qu’elle manquait de ressources financières. Pour les Austro-hongrois, l’issue de la guerre dépendait entièrement de leur puissant allié allemand.
Charles arriva au front le 10 septembre 1914, en Galicie, et il demanda sans attendre à aller visiter, au nom de l’empereur, les troupes qui se trouvaient en première ligne. Il allait rencontrer les soldats dans tous les secteurs des différents fronts, décorait les officiers méritants et envoyait à François-Joseph des rapports véridiques, sans lui cacher que le conflit, au fil des mois, se transformait en une boucherie sans précédent. Les fantassins étaient envoyés au carnage en vertu de cette tactique insensée qui préconisait les attaques frontales à l’arme blanche. Charles prit le commandement du XXe corps d’armée en 1916, l’année des hécatombes de Verdun, de la Somme et des neufs premières batailles sur l’Isonzo; l’année aussi où les premiers blindés anglais firent leur apparition sur les champs de bataille. Son action fut décisive pour battre les Roumains et pour arrêter la progression, sur le front oriental, des troupes russes commandées par le général Brusilov. Il lança sur le front italien l’offensive qui aboutit à la victoire de Folgaria. Mais il ne pouvait supporter les ruines et les hécatombes causées par ces attaques victorieuses. Les initiatives prises par Charles pour entamer des pourparlers de paix débutèrent justement au moment où l’Alliance austro-allemande remportait ses succès les plus significatifs. Au cours d’un entretien avec le ministre autrichien des Affaires Étrangères, le comte Berchtold, il disait ne pas comprendre que l’on pût continuer de cette manière, «sans échafauder de programme en vue de la paix». «De toute manière», disait-il, «que l’on soit vainqueur, si Dieu le veut, ou que l’on s’achemine vers la défaite, il importe d’élaborer ce programme avec tous nos alliés. Je ne peux et je ne veux être pessimiste». Á partir de ce moment, le futur empereur emprunta l’une après l’autre toutes les voies diplomatiques susceptibles d’apporter une solution pacifique à cette tragédie qu’était la guerre. Et il ne cessa, en même temps, de parcourir les routes et les chemins qui serpentaient au milieu des tranchées les plus exposées sur la ligne de front.
La Positio super virtutibus a recueilli toute une série de témoignages sur de petits épisodes qui se sont déroulés au cours de ces années de guerre. On y apprend par exemple que «Charles usa complètement, à force de le réciter en silence, le rosaire d’or qu’il portait toujours avec lui, si bien que la jeune archiduchesse dut lui en procurer un autre». On y raconte comment il sauva la vie de l’un de ses subordonnés qui allait se noyer dans l’Isonzo en crue. On y trouve la déposition du chapelain Rodolphe Spitzl lequel, au cours d’une marche forcée des troupes, sur la route allant d’Astico à Arsiero, vit le futur empereur s’occuper personnellement d’un soldat que ses plaies empêchait de marcher. «Je ne crois pas», dit Charles au médecin officier, «que vous ou moi aurions pu marcher aussi longtemps avec des pieds pareils à ceux de ce malheureux . Vous voudrez bien l’envoyer le plus tôt possible dans un hôpital». Le Père Spitzl raconte combien Charles fut satisfait de savoir que dans tel régiment on accordait peu d’importance aux «grandes cérémonies religieuses» mais que l’on s’efforçait avant tout de fournir à chaque unité – même quand elle se trouvait sur la ligne de front – la possibilité d’assister à la messe une fois par mois et de recevoir les saints sacrements». De tels petits faits donnent une bonne idée de la foi de Charles. Et aussi de la manière dont il savait se faire obéir. Ainsi, par exemple, quand il s’opposa à l’utilisation des gaz de combat contre l’ennemi, contestant l’ordre du chef d’État major allemand Hans von Seeckt qui voulait les utiliser sur le front oriental. Ou bien lorsqu’il se battit contre l’utilisation des sous-marins pour bombarder les villes ennemies du littoral adriatique, Venise en premier lieu.

Les troupes austro-hongroises en progression sur l’Isonzo
De la “guerre de grande puissance” à la “guerre métaphysique”
En tant qu’empereur, Charles devenait automatiquement le commandant en chef de toutes les troupes autrichiennes. Parmi ses toutes premières décisions, il y eut celle de transférer le siège du commandement suprême de Teschen à Baden, à coté de Vienne, de manière à pouvoir remplir plus facilement ses tâches politiques et militaires. En réalité il passait plus de temps au front qu’à Baden dans la mesure où il participait activement à la vie de ses troupes et se rendait continuellement sur les premières lignes du front pour les inspecter; il recevait les rapports envoyés par ses généraux qu’il connaissait personnellement et se trouva plusieurs fois exposé aux éclats de grenade sur les champs de bataille. Et de 1916 à 1918, il s’attacha avec plus d’obstination encore à faire cesser les hostilités, à tel point qu’il fut accusé de lâcheté par les Allemands dont la seule idée était d’obtenir une «paix victorieuse». Et c’est pour mettre en œuvre cette nouvelle politique que Charles nomma de nouveaux ministres, choisis parmi les personnes qui n’avaient pas manœuvré en faveur de la guerre.
L’empereur savait aussi que la paix sociale dans son pays était une condition nécessaire et fondamentale pour parvenir à la paix mondiale. Aussi institua-t-il un ministère pour l’Assistance sociale et un autre pour la Santé publique, abolit-il la pratique du duel et proclama-t-il en 1917 une amnistie générale. La question du nationalisme qui enflammait le Royaume mettait également en péril la paix intérieure et rendait plus difficile encore l’instauration de la paix entre les peuples. C’est pourquoi il conçut le projet d’un État fédéraliste, cherchant à réaliser par là le projet de François-Ferdinand. François Fejtö, dans le livre intitulé Requiem per un impero defunto (Milan, 1990), estime que Charles, suivant en cela les traces de François-Ferdinand, «aurait voulu éliminer de la Constitution hongroise tout ce qui pouvait faire obstacle à d’éventuelles concessions aux Serbes et aux projets de réforme de la dualité austro-hongroise. Il envisageait aussi de donner satisfaction aux autonomistes tchèques qui, comme les autres slaves et, plus généralement, les forces pacifistes de la monarchie – en particulier les socialistes –, avaient été encouragés par les premières manifestations de la révolution russe de février 1917». Mais une évolution vers le fédéralisme, qui aurait entraîné l’adoption du suffrage universel, ne pouvait plaire à l’aristocratie hongroise qui détenait le pouvoir à Budapest. Leo Valiani, dans son livre sur La dissoluzione dell’Austria-Ungheria (Milan, 1966), explique qu’aux «réformes démocratiques, qui auraient pu sauver la monarchie du désastre, dans le cas où la paix aurait été obtenue au prix d’une défaite militaire, étaient a priori hostiles aussi bien la majorité du Parlement hongrois que les partis austro-allemands du Reichsrat, à l’exception des seuls sociaux-démocrates».
Dans le domaine des relations internationales, Charles voyait dans l’établissement de liens directs avec la France le moyen le plus réaliste d’arriver à un accord pour la paix. Aussi écrivit-il au président de la République Poincaré, dans une lettre secrète du 24 mars 1917: «Je suis particulièrement heureux de constater que, bien que nous nous trouvions actuellement dans des camps opposés, aucune perspective d’avenir ni aucune revendication ne sépare fondamentalement mon Empire de la France; je crois être en droit d’espérer que la vive sympathie que je nourris pour la France, fortifiée par l’estime dont elle jouit dans tout l’Empire, empêchera à tout jamais le retour d’un état de guerre à l’égard duquel je décline personnellement toute responsabilité». Fort de tels rapports, en 1917 le prince Sixte de Bourbon – beau-frère de Charles, descendant des rois de France, décoré par Poincaré de la croix de guerre – entama avec Charles des pourparlers diplomatiques franco-autrichiens. Pourparlers qui devaient rester secrets pour ne pas susciter la méfiance des Allemands. Charles tenait naturellement à obtenir une paix qui impliquât l’Allemagne mais il n’excluait pas que, dans le cas où le Kaiser aurait refusé d’accepter un compromis honorable pour sortir de la guerre (compromis dont l’une des conditions sine qua non était la restitution à la France de l’Alsace-Lorraine et l’évacuation des territoires occupés), l’Autriche fît cavalier seul en se détachant de l’Alliance et en signant une paix séparée. Cette tentative de négociations n’aboutit pas, non seulement à cause de la difficulté intrinsèque à trouver un accord définitif sur la question des territoires revendiqués par l’Italie, mais aussi à la suite de l’attitude irresponsable du ministre autrichien des Affaires Étrangères, Ottokar Czernin. L’historien Gordon Brook-Shepherd, dans son livre sur La tragedia degli ultimi Asburgo (Milan, 1974) estime que Charles a commis une erreur fondamentale en nommant Czernin au poste de ministre des Affaires Étrangères car Czernin n’a jamais voulu la paix et était un ami inconditionnel de ceux qui, parmi les Allemands, ne voulaient pas entendre parler de la fin de la guerre sinon au terme d’une victoire militaire totale. De fait, Czernin fit en sorte, en 1918, que le président français du Conseil Clémenceau révélât au monde l’existence de négociations secrètes avec l’Autriche en vue d’arriver à une paix séparée, mettant par là même en danger la vie de l’empereur et la sécurité de l’Autriche vis-à-vis de l’Allemagne. Charles fut obligé de faire officiellement marche arrière. C’était, comme le dit Fejtö, la victoire de tous ceux qui avaient «l’obsession d’une victoire totale […]. Dans le cours de la guerre – qui plusieurs fois s’enlisa et se trouva dans une de ces impasses dont on s’efforçait habituellement de sortir par la négociation ou au moyen d’un compromis – une idée nouvelle se fit jour: celle d’une victoire totale, quel que fût son coût. Il ne s’agissait plus de contraindre l’ennemi à céder, à reculer, mais de lui infliger des maux irréversibles; non plus de l’humilier, mais de le détruire. Cette notion d’une victoire totale condamnait dès le départ à l’échec toute tentative, aussi raisonnable fût-elle, de mettre fin par un compromis à un massacre inutile. La guerre changea non seulement d’un point de vue «quantitatif» mais aussi, pour user d’un terme hégélien, «qualitatif». L’idée n’était pas seulement due à l’exaspération des chefs militaires devant l’échec ou l’inefficacité de batailles dont ils étaient convaincus qu’elles auraient été décisives. Elle ne provenait pas non plus des milieux diplomatiques des chancelleries. Elle semblait surgir des profondeurs de la population. Elle se parait d’accents quasi mystiques. Elle était idéologique. Elle consistait à diaboliser l’adversaire, à faire de la guerre de grande puissance une guerre métaphysique, un combat entre le Bien et le Mal, une croisade». Voici comment Augusto Del Noce évoque la victoire de cette idée dans l’un des ses écrits restés inédits: «Le refus de toute complicité avec le mal coïncida pour moi avec la “fuite sans fin” devant ce qui m’apparaissait comme le mal, la destruction progressive de tout ce qui restait du Sacrum Imperium. La fidélité à l’engagement d’août 1916, avant que pour moi ne débute l’école».
C’est en pensant à tout cela, bien des années plus tard, que le radical socialiste français Anatole France exprima ce jugement sur Charles: «C’était le seul homme de valeur à avoir accédé, durant la guerre, à un poste de haute responsabilité; mais on ne l’a pas écouté. Il a sincèrement voulu la paix et c’est la raison pour laquelle on n’eut pour lui que du mépris. On est ainsi passé à coté d’une splendide occasion».
Des larmes pour
un carnage inutile
La guerre se poursuivait et l’empereur Charles Ier passait son temps, comme les soldats de toutes les nations en guerre, entre les décombres et la mort qui rôdait dans les tranchées. C’étaient les années des “nuits violées”, vécues dans un demi-sommeil, de l’autre côté de la barricade, par le soldat Ungaretti. «L’air est criblé / comme une dentelle / des coups de fusil / des hommes/ rétractés / dans les tranchées / comme des escargots dans leur coquille». En août 1917, à l’issue de la onzième bataille sur l’Isonzo, le photographe de cour Schumann vit Charles pleurer devant les corps carbonisés et déchiquetés et il l’entendit murmurer: «Aucun homme ne peut plus répondre de cela devant Dieu. Je dois mettre un terme à tout cela, le plus tôt possible». En Autriche – et c’était la même chose presque partout en Europe –, on manquait de vivres; la pauvreté, la faim et la mort étaient les grands vainqueurs du conflit. Charles le savait et il réduisit au strict minimum le niveau de vie de sa maison, où lui et sa famille se contentaient des rations militaires. Au commandement suprême de Baden, Charles refusait le pain blanc. Il le faisait distribuer aux malades et aux blessés et mangeait tranquillement du pain noir en présence de ses officiers embarrassés. Il organisa des cuisines de guerre, prêtait les chevaux de la cour pour l’approvisionnement de Vienne en charbon, donnait et distribuait plus que ses moyens ne le lui permettaient.
Au même moment, l’allié allemand envisageait de recourir à des armes plus destructrices. Durant un repas avec le grand amiral Alfred von Tirpiz, qui voulait le convaincre de bombarder, avec des avions et des sous-marins, les villes italiennes, Charles refusa et quitta la table. Par delà le désastre qu’il avait tous les jours sous les yeux, c’était aussi son intelligence politique qui lui conseillait d’éviter les bombardements. Il savait que cela accélérerait l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique et que cela aurait des conséquences mortelles pour son pays. Mais l’Allemagne ne voulut pas l’écouter. En février 1917, le kaiser Guillaume II ordonna de pratiquer sans aucune forme de retenue la guerre sous-marine et de torpiller tout navire naviguant dans l’Atlantique. Ce fut la grande erreur des Empires centraux, parce que Wilson, mettant un terme à ses hésitations, entra en guerre aux côtés des Alliés, prenant en pratique la place de la Russie qui, en octobre de la même année, avait été emportée par la révolution et qui signera en décembre avec l’Allemagne l’armistice de Brest-Litovsk. Malgré tous les efforts de Charles, ce furent les armes de la guerre, et non celles de la diplomatie, qui conduisirent à la paix.
L’année 1918 fut celle de la capitulation. Sur le Piave, sur la Marne, à Amiens, à Vittorio Veneto, partout le destin de l’Allemagne et de l’Empire austro-hongrois était scellé. Wilson énonça ses “14 points” pour le maintien de la paix mondiale. La Roumanie signa le traité de paix avec les Alliés, la Bulgarie déposa les armes, la Tchécoslovaquie et la Pologne déclarèrent leur indépendance, la Turquie signa l’armistice et le Kaiser abdiqua permettant la naissance, l’année suivante, de la fragile République de Weimar.
Face aux événements qui se précipitaient, Charles se retrouva isolé tandis que les rues de Vienne se remplissaient de foules de plus en plus agitées. Le 11 novembre, il signa une proclamation dans laquelle il déclarait: «Je reconnais par avance ce que l’Autriche allemande décidera en ce qui concerne la future forme de son État. Le peuple s’est doté de son propre gouvernement au moyen de ses représentants. Je renonce à toute forme de participation au gouvernement de l’État. De ce fait même je retire tout mandat au gouvernement que j’ai nommé pour l’Autriche». Se fiant aux hommes politiques qui lui avaient garanti que la dynastie serait maintenue s’il reconnaissait publiquement au peuple la liberté de décider sur la future forme de l’État, Charles signa cette déclaration, convaincu qu’il ne s’agissait pas d’une abdication, chose qu’il n’aurait jamais acceptée pour ne pas manquer au serment qu’il avait fait devant Dieu au moment où il était devenu empereur. Son idée était de s’éloigner temporairement des responsabilités publiques, comme le lui demandaient avec insistance les hommes de gouvernement pour éviter que le sang ne coulât inutilement. Mais le 12 novembre fut proclamée la chute de la monarchie et le soir même Charles fut contraint de quitter Vienne pour trouver refuge dans son château de chasse à Eckarstau, à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Au même moment la Hongrie était en pleine révolte et le premier ministre Tisza était assassiné par les révolutionnaires.
Dans la Positio super virtutibus, on lit qu’«en dépit de cette situation dramatique, le Serviteur de Dieu continuait à dire chaque soir le Te Deum et qu’il le fit chanter le 31 décembre 1918 en action de grâce pour tout ce que lui avait apporté l’année qui venait de s’écouler. À qui lui avait suggéré de surseoir cette année au rite du Te Deum, il avait répondu qu’il avait reçu au cours de cette année beaucoup de grâces pour lesquelles il devait se montrer reconnaissant». Et à tous ceux qui lui demandaient, perplexes, quelles avaient été ces grâces, il répondait: «Cette année a certes été dure mais elle pouvait être beaucoup plus tragique encore pour nous tous. Si l’on est prêt à recevoir de la main de Dieu ce qui est bon, il faut aussi être prêt à accepter avec reconnaissance tout ce qui peut être difficile et douloureux. D’ailleurs cette année a vu la fin de la guerre à laquelle nous aspirions tous et la paix est un bien qui vaut n’importe quel sacrifice et n’importe quelle privation». Et Charles dut encore renoncer à rester en Autriche, où la situation devenait toujours plus dangereuse pour lui et sa famille. Le 23 mars 1919 la famille impériale quittait l’Autriche pour la Suisse et le 3 avril le gouvernement autrichien proclamait officiellement l’exil du souverain et la confiscation de ses biens. De la Suisse, Charles tenta par deux fois de retourner en Hongrie pour restaurer la monarchie. Répondant aux sollicitations de nombreux hommes politiques, de chefs militaires et aussi de simples citoyens, mais plus encore à celle de Benoît XV qui, selon le témoignage du dernier chef de cabinet de l’empereur, «se prononça à plusieurs reprises en faveur de la restauration en Hongrie», Charles tenta par deux fois, sans y réussir, de remonter sur le trône, en mars et en octobre 1921. Il ne lui resta plus ensuite que le chemin de l’exil. Á tous ceux qui furent à ses côtés dans ces moments, il ne cessait de répéter: «Même si nous avons échoué en tout, il nous faut remercier Dieu, parce que ses voies ne sont pas nos voies».
«Jésus»
«Le 19 novembre 1921, fête de sainte Élisabeth, voici qu’apparaît l’île de l’exil […]. L’empereur voit surgir les deux tours basses d’une église. “Quelle nostalgie éveille en moi cette église”, s’exclame-t-il. “Et comme elle me rappelle les églises de mon pays! C’est certainement une église dédiée à la Vierge Marie: allons tout de suite lui rendre visite”. C’était Nossa Senhora do Monte, Notre Dame de la Montagne, l’église où, quelques mois plus tard, il allait être enseveli»: c’est ainsi que Giuseppe Della Torre (Carlo d’Austria. Una testimonianza cristiana, Milan 1972) raconte l’arrivée de Charles à Madère. Il restait à Charles cinq mois à vivre et durant son séjour sur l’île le peuple se rendit compte que cet homme avait quelque chose de plus important que son titre d’empereur. «Charles eut l’occasion de connaître beaucoup de gens, d’instituer avec tous un rapport humain, immédiat; de répandre partout l’éclat de sa personnalité, riche de sentiments et d’attention pour les autres. C’est ainsi que ce qui n’était au début qu’une sympathie pleine de compassion éprouvée par les habitants de l’île à son égard et à l’égard de son épouse se transforma bien vite en un enthousiasme débordant, qui gagna le cœur de chacun».
Ils sont presque tous rassemblés là, les habitants de Funchal, ce jour de printemps 1922. Ils tiennent à saluer une dernière fois cet ami qui les a quittés, qui a quitté la vie terrestre et dont les derniers mots ont été un simple nom: «Jésus».
Ce jour là, à Funchal, il n’y avait plus ni Empire ni empereur pour représenter le peuple chrétien en Europe et dans le monde. Cet homme, cet empereur de trente quatre ans, avait bouleversé les habitants de Madère par quelque chose qui n’avait rien à voir avec son titre royal et avec le pouvoir que ce titre lui avait donné. Peut-être est-ce l’amour avec lequel il prononçait ce simple nom qui les avait frappés durant ces cinq mois. La même chose, peut-être, que celle qui avait ému tous ceux qui l’avaient connu, à la cour et dans les douloureuses tranchées de ce début de siècle. Peut-être l’unique secours pour le peuple chrétien était-il justement l’amour pour ce simple nom tant de fois prononcé et imploré par le dernier empereur.