Ratzinger et “son” professeur de Munich
C’est la foi qui permet de poser des questions
par Joseph Ratzinger

Une messe célébrée par Ratzinger dans les montagnes de Ruhpolding, été 1952
à l’occasion des funérailles de son professeur Gottlieb Söhngen, Cologne, paroisse Sainte Agnès, 19 novembre 1971
C’est dans l’étendue de sa pensée que se trouvaient sa grandeur et aussi son destin. Parce que celui qui pose des questions avec une si vaste ouverture d’esprit ne peut produire une synthèse close. Söhngen le savait; il savait que l’heure des summæ théologiques n’était pas encore venue. Il savait qu’il devait se contenter de fragments, mais il s’est toujours efforcé de voir le tout dans chaque fragment, de penser les fragments à partir du tout et de les décrire comme des reflets du tout.
Ceci permet aussi de deviner son attitude spirituelle de fond: Söhngen était quelqu’un qui posait ses questions de manière radicale et critique. Aujourd’hui encore, on ne peut pas poser les questions de manière plus radicale qu’il ne l’a fait. Mais en même temps, c’était un croyant radical. Ce qui ne cessait de nous fasciner chez lui, nous ses élèves, c’était justement l’unité de ces deux éléments: le courage avec lequel il posait chaque question, et sa conviction évidente que la foi n’a rien à craindre d’une vaste recherche de connaissance.
C’est pour cela qu’il n’avait pas peur que sa pensée puisse apparaître hésitante, balbutiante, ingénue ou contradictoire devant un auteur ou même devant une période entière. Il savait qu’il n’est pas nécessaire d’extorquer des solutions violentes, quand en toute sincérité on n’en trouve pas [...]. Il était donc clair pour lui aussi que le théologien ne parle pas en son nom propre, bien qu’il doive se donner lui-même, mais au contraire qu’il affirme la foi de l’Église, qu’il n’invente pas, mais qu’il reçoit. Son courage de poser des questions naissait de l’intime conviction que, par rapport à la vérité, nous n’aurions pas pu les poser si la vérité elle-même ne nous en avait pas déjà posé, si elle ne nous avait pas déjà trouvés.
Je crois que l’humour, le naturel et l’aisance qu’il a gardés dans son grand effort de pensée ont à faire avec cela. C’est à partir de cela qu’on comprend aussi sa relation avec l’Église, qu’il ne mit jamais en discussion en dépit de toute son approche critique, probablement aussi parce que cette relation était tout à fait concrète. Pour lui, l’Église n’était pas une lointaine et quelconque abstraction. Elle lui était donnée immédiatement, en la personne de son évêque, le cardinal de Cologne [...].
C’est enfin de cela que dépend une caractéristique très significative de Söhngen: son grand amour pour sa ville-mère, Cologne. Tout au long de sa vie, il s’est senti chez lui dans cette ville à la très ancienne culture romaine et chrétienne, et il a ressenti cela comme un privilège particulier. Son amour pour Cologne et sa relation avec l’Église allaient de pair. La Cologne qu’il aimait était justement la Cologne chrétienne, et il savait qu’à travers son évêque, il était intimement présent à l’intérieur de l’Église, une, sainte, catholique [...].
Maintenant, il nous a quittés. La direction qu’il a indiquée, elle, reste. Et lui-même reste – dans les mains de Dieu.